Mercredi 4 mars 2009
J'ai toujours aimé les entre-saisons, les transitions du chaud au froid mais surtout du froid vers le chaud. Mon entre-saison préférée reste celle -outre Eté-Automne qui est vraiment atypique et chère à mon Coeur- entre Hiver et Printemps. Précisemment, le moi de Mars est magique, je m'en vais vous expliquer tout ça.

Ca a commencé quand j'étais gosse, il n'y a pas si longtemps, quand j'étais coincé les dimanches après-midi à la maison à faire mes devoirs, récoltant les fruits de la fainéantise qui me caractérise. N'imaginez pas un mois de Mars ensoleillé en Corrèze, c'est un mois changeant -comme partout il parait- mais ici, il ne change pas; il se nuance.
Un coup c'est des nuages blancs qui moussent de partout, ensuite ils virent en une fumée noire très compacte pour finir sur des tons gris-verts (des "nuages de sale temps qui vient", comme dirait l'autre). Et ainsi de suite, tout l'après-midi. Moi, je travaillais. Lentement, mais je travaillais. Très lentement, mais j'essayais de travailler. Au fur et à mesure que la journée s'écoulait, j'avais plus souvent le nez tourné vers la fenêtre que sur mes équations du premier degré, mes théorèmes et l'analyse logique d'un texte de Rousseau (d'ailleurs, ce texte était un extrait du "Discours sur l'origine de l'Inégalité entre les Homme", méchant celui-là, avec une seule phrase qui fait quinze lignes -oui, oui, ça s'appelle une période, je sais je sais!). Puis, vers dix-sept heure, il se produisait toujours un phénomène que j'attendais fébrilement: le rayon de soleil. L'unique. Le seul de la journée.
Il éclairait le temps d'une seconde la page blanche qui semblait s'embraser sous sa lumière crue, il illuminait mon profil -celui orienté côté fenêtre, bien sûr- et me baignait tout entier dans un bain tiède qui sentait l'herbe coupé, le bruit de la tondeuse du voisin, les soirées longues et chaudes qui sentent la ventrèche et la bière fraîche, le ciel qui revêt son bleu d'été pendant que les saisonniers revêtent leurs bleus de travail. Pendant une seconde, ce coup de lumière m'amenait des flots d'images et de senteurs, celle du bitume chaud, celle des churros qu'on fait frire dans de grands bacs pour les vendre au Marché Nocturne. Les rues s'animent, les accents étrangers font chanter les rues, ça et là des jeunes jouent de la guitare sous les fenêtres de vieilles rombières qui gueulent et qui appellent les flics, mais finalement les flics viennent pas , ils ont autre chose à foutre. Les maçons se brûlent le cuir à bosser torse-nu, les gamins font péter des pétards près de la rivière, l'eau glacée du lac s'est transformée en paradis frais-tiède où on pique une tête tout habillé avant d'aller se goinfrer de glaces au cabanon "Miko" du coin.

Pendant une seconde, je vis mon entre-saison, une fois par semaine et à la même heure, quand le soleil sort de la pièce aussi vite qu'il est entré et que tout replonge dans le gris du mois de Mars, je sens un frisson courir le long de mon échine pour mourir dans mes bras; et là, doucement, tout doucement, une chanson pointe son nez et son accent du Midi, là-bas, quelque part au fond de moi et qui m'appelle.


                                                                                                                                                                                        Tova
Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Jeudi 19 février 2009

II y avait deux jours, en rentrant d’un enterrement, alors qu’il marchait paisiblement sur le pont qui enjambait le Fleuve, une voiture s’était arrêtée à proximité de lui. Des gens en étaient descendus, vêtus de la même façon, et l’avaient invité à monter sans poser de questions. Surpris, il n’avait pas eu le temps de protester, une grosse main gantée s’était abattue sur sa bouche tandis que trois paires de bras l’avaient ceinturé. Il avait dû se résigner à s’engouffrer à l’arrière de la voiture, poussé par des mains et des bras inconnus.
Ils avaient dû rouler une bonne dizaine de kilomètres avant de quitter la route pour s’engager dans un petit chemin, pas très large mais dégagé, propre, sans broussailles ni ornières. Il menait à une bâtisse au toit à moitié défoncé ; la charpente encore en place maintenait ce qu’on aurait pu appeler « un drapeau de tuiles » qui aurait été figé par quelque mystère alors qu’il flottait au vent tandis que des poutres, noires et nues, menaçaient de s’effondrer à la moindre pichenette. Il avait été très intrigué par cette demeure, même qu’il pensait l’avoir déjà vue quelque part, un jour, au détour d’un chemin qui devait être celui-là même. Seulement, il n’avait aucun souvenir de s’être promené ou égaré ici.
Et alors qu’il s’était livré en pâture à ses pensées, il avançait vers la porte sans même s’en rendre compte, le pas léger, comme si il marchait vers la Lumière. Les Autres ne le touchaient plus, ils s’étaient contentés de le suivre de près, deux derrière et les deux autres de chaque côté. L’entrée était maintenant à deux pas de lui, alors il avait marqué un arrêt. Les Autres aussi s’étaient arrêtés, à l’exception d’un seul qui avait continué de marcher pour se retrouver sous les montants de la porte. Après avoir esquissé un sourire puis une grimace, il avait levé son bras à mi-hauteur, tendu sa main et lui avait fait décrire un arc de cercle vers l’intérieur de la vieille demeure, comme pour l’inviter à entrer. Pour la première fois il s’était senti rempli de questions qui concernaient non pas son avenir, ni sa personne, ni qui était ces gens, mais à qui avait appartenu cette maison. Il devait entrer, non pas parce qu’on l’y avait obligé, mais parce qu’il savait quelque part qu’il devait le faire, de son plein gré. A peine avait il passé le pas de la porte que les quatre Autres lui avaient emboîté le pas, et dirigé par la masse qui le talonnait s’était dirigé vers l’escalier qui descendait à la cave. Sans hésiter, il avait descendu une par une les marches qui geignaient sous le poids des années ajouté au sien et celui des Autres. L’avant dernière avait particulièrement crié, comme un avertissement. Au bas de l’escalier, une porte.
Une porte en bois, avec de gros clous. Une porte qui aurait forcé l’admiration du quidam si elle avait été l’entrée d’un beau bâtiment de la Ville. Alors que les autres s’étaient arrêtés au bas de la dernière marche, il avait saisi d’une main ferme la poignée de la porte et l’avait ouverte en la poussant avec énergie.
Alors il était rentré. Alors les Autres avaient refermé derrière lui. Alors il était seul. Alors il les avait entendu remonter l’escalier gémissant. Alors il avait entendu la voiture s’en aller. Alors il était seul.

La cave ne contenait qu’une chaise sur laquelle il s’était assis et avait attendu.

Assis, les bras croisés appuyés sur le haut du dossier, il ne parlait plus. Ca faisait maintenant deux jours qu’il ne parlait plus. La cave était humide et l’air mauvais, mais il restait là sans bouger, calme, apathique. Parfois, un léger frisson chatouillait ses épaules ; alors il tremblait le temps d’une seconde, d’un tremblement quasiment imperceptible, puis se figeait de nouveau. La lassitude commençait à le gagner, après l’avoir rongé, nerf par nerf, centimètre par centimètre ; c’est pourquoi, sans le savoir, il reposait parfois sa tête dans l’angle que formaient ses bras repliés.
Deux jours. Sans manger. Sans boire. Sans parler. Sans contact humain.
Deux jours dans cette cave au plafond bas où l’eau s’infiltrait et ruisselait sur les murs au béton fissuré, assis sur une chaise qui aurait eu besoin d’être rempaillée. Pas de matelas pour s’allonger. Deux jours.
Marcher aurait été possible à condition de se voûter et de se tremper les pieds et le bas du pantalon dans les flaques boueuses qui jonchaient un sol irrégulier composé de pierres recouvertes de terre battue.

Alors, pour ne pas se briser les reins ni augmenter ses chances d’attraper une maladie il s’était assis et ne bougeait plus.  Ses yeux mi-clos trahissaient la fatigue physique et mentale en traçant sous ses paupières inférieures de grands arcs noirs qui mettaient davantage en relief l’inquiétante pâleur de son teint. Sa mâchoire inférieure vibrait doucement, il avait froid, et il reniflait violemment. Ses jambes et ses chevilles étaient enchevêtrées entre les barreaux de la chaise et ses pieds s’agitaient nerveusement dans le vide.

Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait bien être, il pouvait tout juste distinguer quelques frêles rayons de soleil qui s’immisçaient par les interstices de l’unique soupirail que l’on avait condamné. Ses vêtements étaient restés relativement propres : sa veste grise était toujours grise, son pantalon kaki était toujours kaki.
Soudain, il leva brusquement la tête et hurla sous l’emprise d’une douleur vive qui lui mordait le mollet. Coincée entre les barreaux, sa jambe s’agitait comme un poisson hors de l’eau ; il essaya vainement de se dégager en se remuant violemment dans tous les sens. La crampe ne voulait pas cesser et il se démenait de plus en plus pour s’extirper du piège de bois dans lequel il s’était volontairement engagé. A force de se démener comme un diable, la chaise commença à se renverser, aidée par les mouvements brusques qu’il faisait pour se dégager. Quand il tomba au sol, sa jambe droite se brisa entre les barreaux et son genou gauche accomplit une rotation d’un quart de tour dans un craquement d’os effroyable. Il ne ressentit pas la douleur, sa tête avait percutée une pierre qui érigeait ses pointes tranchantes à travers la pierre battue. La violence avait été telle qu’elle avait rebondie, se soulevant de quelques centimètres avant de retomber lourdement dans une flaque boueuse. Le visage à moitié immergé, aux portes de l’inconscience, il sentait pourtant le sang couler de sa plaie béante, chaud et poisseux et qui se collait dans ses cheveux noirs.

La Mort venait tout juste de l’emporter sur son épaule osseuse quand la porte s’était ouverte : les Autres, les quatre, vêtus de la même façon, s’étaient engouffrés dans la cave. Leurs visages ne trahissaient aucune émotion, ils étaient comme gelés, prisonniers de leurs traits. Un des Autres s’était alors accroupi, parallèle au corps gisant, et lui avait délicatement fermé la bouche, puis il s’était redressé. Sans un mot, les trois Autres s’étaient approchés du corps et tous ensemble ils l’ont soulevé doucement avant de le déposer sur chacune de leurs épaules. Puis ils sont sortis en empruntant l’escalier qui ne geignait plus, avant de se diriger vers la voiture. Lentement, ils ont déposé le corps à terre. L’un des Autres avait ouvert la portière  arrière droite et avait pénétré à l’intérieur du véhicule, sitôt rejoint par un de ses acolytes. Les deux Autres restés à l’extérieur avaient saisi la dépouille encore tiède par les jambes et les bras et l’avaient fait glisser sur les genoux des Autres à l’intérieur. Enfin, les deux Autres avaient finalement regagné le véhicule qui démarrait et s’engageait sur le petit chemin avant de bifurquer à gauche pour rattraper la route.

Ils avaient roulé une dizaine de kilomètres quand ils arrivèrent enfin au Cimetière, dans lequel un trou creusé près de l’entrée attendait le cadavre. Sans précipitation, les Autres avaient recommencé à l’inverse leur manœuvre pour sortir le corps de la voiture, en le soulevant puis en le déposant sur leurs épaules, avant de se rendre à la sépulture, d’un pas martial, lent et funèbre. Arrivés à destination, les Autres s’étaient arrêtés de part et d’autre de la fosse, puis avaient exécuté un brusque volte-face qui avait fait choir le corps qui n’était plus soutenu dans le trou béant. En tombant, on aurait dit qu’il s’était brisé dans un froissement sourd, et même s’il était mort on ne pouvait s’empêcher de penser à la Douleur qu’il aurait pu ressentir s’il avait été vivant. A peine avait-il touché le fond que les Autres s’étaient activés à remplir la fosse d’une terre noire, mais Ils s’étaient arrêtés sitôt la dépouille entièrement inhumée, ne la remplissant pas totalement.

La besogne terminée, les Autres avaient regagné la voiture d’un pas mécanique. Tous. Tous sauf un seul : il était resté au bord de la fosse et avait plongé sa main droite à l’intérieur de sa veste pour en sortir un vieux stylo. De sa main gauche, il avait retiré de sa poche de poitrine un papier sale et tout chiffonné sur lequel il avait griffonné quelques mots, puis l’avait négligemment jeté dans le trou.

Puis il s’en était allé rejoindre les Autres dans l’auto qui avait redémarré aussi sec.
Dans la Ville, un petit groupe de gens qui avaient vu de loin l’enterrement s’était rapproché de la sépulture : l’un deux, un peu plus curieux que les autres, s’était penché par-dessus la fosse et avait vu puis ramassé le papier avant de le cacher dans le creux de sa main. Tout content d’avoir récupéré ce que personne d’autre ne pouvait avoir, il était sorti du Cimetière d’un pas rapide et se dirigeait vers le centre de la Ville. Loin des éventuels regards indiscrets, alors qu’il marchait sur le pont qui enjambait le Fleuve, il lut enfin le message que contenait sa petite trouvaille : « […] A décidé de réfléchir sur lui-même, seul, dans un endroit calme et obscur, loin des tracas du monde et des choses matérielles ».
A peine avait-il relevé la tête qu’une voiture s’était arrêtée à proximité de lui.

Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Mercredi 4 février 2009
Il va de soi, dans l'inconscient collectif, de souhaiter l'anniversaire, qui dans la jeunesse est un élan vers la Force et la sagesse. Mais quand comme moi on dépasse un certain âge, il ne serait judicieux de fêter chaque année l'avancement de la décrépitude physique et mentale qui me rongent. Et par-dessus tout, il y a l'accablante partie des gens qui continueront à me fêter après ma Mort, quand l'anniversaire, après avoir été un signe du vivant puis du mourant, deviendra une vulgaire énonciation de ce que je fus: un nom, un prénom et pour pour certain un grand monsieur qui aura fait de grandes choses que tout le monde a oublié.


Tovarich
Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Vendredi 21 novembre 2008
Et le temps d'un regret
S'excuser d'être toujours là
De ne pas être plus loin

Et fuir le temps qui nous poursuit
Et fuir le temps qui nous attend

Et le temps du verbe heureux
S'est écoulé dans les larmes
Et le vin rosé d'Anjou
Qui coule dans les gorges
Et roulent sur les joues

Et fuir le temps qui nous poursuit
Et fuir le temps qui nous attend

Et à la Mort acculé
Se résoudre à expirer
Et à la Mort se rendre
Se résoudre et se pendre

Et fuir le temps qui nous poursuit
Et fuit le temps qui nous attend

Et dans le cercueil
Porté sur les épaules courbes
Des vieux porteurs qui enterrent l'Aïeul

Et fuir le temps qui nous poursuit
Et fuir le temps qui nous attend

Et se faire transporter comme les Rois
Sans pleureuses, sans couronne et sans Toi
Qui dans la Nuit attend qui souhaitât
Que jamais le jour ne se levât
Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Vendredi 14 novembre 2008

Je m’étais endormis tout habillé, mais j’avais bien dormi ; peu, mais bien. Il était jour depuis peu de temps et je devais filer à l’église pour essayer d’éclaircir cette histoire de flaque. Je me rendais dans la petite salle de bain –qui en réalité ne contenait qu’un lavabo et un WC-, le carrelage froid me donnait l’impression d’avoir les pieds durs comme de la pierre, et c’est d’un pas las que je me dirigeais vers le lavabo. Je me présentais de face devant la glace toute rayée et restais figé pendant quelques secondes. Puis, j’ouvrais le seul robinet qui crachait son eau froide et me penchais, joignant mes mains pour former une coupe qui se remplissait d’eau. D’un mouvement vif, je rabattis mes mains sur mon visage, m’éclaboussant généreusement : à chaque fois que l’eau froide se brisait sur mon visage, j’avais l’impression de percuter un mur gelé. Tout en me regardant dans la glace, je saisissais une serviette moisie pendue à une vis qui avait fait fissuré le mur et me frottais avec énergie. Je me regardais à nouveau, j’avais le visage et le cou rouge, les cheveux en bataille. Un jour, j’apprendrai à me laver et à me sécher correctement.
La toilette terminée, je retournais dans la chambre pour ramasser mon blouson (et le chevalet, par la même occasion) que j’enfilais rapidement et descendais l’escalier en direction de la porte.
Une fois dehors, je mis mes mains dans les poches et commençai à marcher dans la tiédeur matinale. Je sentais quelque chose de froid dans ma poche que ma main droite essayait d’analyser : c’était pas très long, cylindrique, avec une extrémité effilée… Ah, ce sont les cartouches d’hier. J’avais presque oublié cet épisode ridicule…
L’église était toute proche, je distinguais facilement le clocher au-dessus des toits. Les rues étaient désertes à cette heure, seuls des éboueurs fluorescents croisaient ma route, la cigarette pendue à leurs lèvres entrouvertes. Je les saluai d’un hochement de tête qu’ils me rendirent aussitôt. Ca m’a toujours fasciné, la cigarette des éboueurs : grossière, toute consumée, en équilibre sur le rebord de leurs lèvres. Ce qui me faisait rire, c’est qu’elle ne tombait jamais ; pourtant, on dirait qu’elle voudrait se faire la malle, quand elle s’agite sous les grognements et les propos inaudibles de ceux qui nettoient les rues, très tôt le matin, et qu’on ne voit plus la journée… Au fur et à mesure de mes pas, le soleil semblait s’élever par-dessus les collines, et quand j’arrivais au presbytère, les lampadaires s’éteignirent tous à la file, comme un jeu de dominos que l’on renverse.
Je frappais à la porte du vieux bâtiment. Personne. Je levais la tête : les volets étaient fermés, le prêtre devait encore dormir. Je refrappais, un peu plus fort, sur le bois dur, m’écorchant le sommet de mon doigt plié. J’attendais un peu.
J’allais refrapper quand les volets se mirent à bouger : on les ouvrait de l’intérieur. Je reculais contre la bordure en ciment pour mieux voir quand une paire de bras frêles ouvrit brusquement les panneaux de bois qui allèrent claquer contre le mur. Le curé passa sa tête à la fenêtre, laissant voir son crâne bosselé, dégarni depuis longtemps, son visage fin et tourmenté de rides, ses joues creuses et ses yeux clairs.
- Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix faible tremblante.
- C’est moi, le fils Sakovitch ! Je viens vous voir pour une affaire troublante, vous pourriez sûrement m’aider, ou à défaut me donner votre avis, criai-je d’une voix forte.
- Tu n’as qu’à entrer par la petite porte derrière le presbytère, elle est ouverte, me répondit-il d’une voix plus claire.
- Je monte vous rejoindre ensuite ?
- Non, restez dans la pièce dans laquelle vous arriverez, je descendrai.
Après ces mots, le curé disparut, sans poser plus de questions sur ma venue. Je le trouvais étrange mais il était toujours à l’écoute des autres –rien d’étonnant puisque c’était son métier.
Je me dirigeais alors derrière la bâtisse, comme me l’avait ordonné le vieil homme, suivant l’allée recouverte de mousse avec des pousses de mauvaise herbe qui avait peine à s’extirper à la croisée des dalles. Je passais à côté du jardin qui était mort : tout avait fané et les ronces étaient la seule végétation vivante et présente en abondance. Je trouvais à l’endroit donné la porte en question ; elle n’était pas à la même hauteur que le sol, elle ressemblait à ses vieilles portes de caves que l’on trouve encore dans les fermes. Trois marches directement taillées dans la pierre y descendaient : j’empruntais alors l’escalier et poussais la porte qui ouvrait sur une grande pièce qui ressemblait fortement à un débarras. J’attendais là, la porte mi-close afin d’éclairer un peu l’endroit qui était sombre : les murs étaient gris et couverts de vieux tableaux couverts de poussières et de toiles d’araignées, de grands draps blancs recouvraient ce qui devait être du mobilier ancien et une chape de ciment donnait au sol toute sa froideur qui emprisonnait mes os. Au fond de la pièce, il y avait une porte, et c’est par là que le curé vint à ma rencontre, après avoir déverrouillé la serrure qui devait avoir son âge dans un craquement de mécanique rouillée.
L’inquiétude qui se lisait sur son visage et ne faisait qu’amplifier la mienne.

- Alors, fils Sakovitch, que est donc le trouble qui justifie ta venue ?
- Mon père, je dois vous avouer que je ne sais pas réellement comment vous dire ça. Il était nuit, environ une heure du matin je crois, quand j’ai entendu frapper à ma porte. Je suis allé voir mais il n’y avait personne, sauf une flaque visqueuse bleue et un peu rouge. Enfin je crois…
A ces mots, la mine du curé vira au blanc, le même que celui des cierges qu’il allumait tous les jours, et ses mains vinrent agripper  mes épaules dans un claquement. Son regard devint sombre avec un soupçon de colère et ses doigts se resserrèrent sur mes os. Ses lèvres s’ouvrirent enfin :

- La Couleur, fils Sakovitch… Tu as rencontré la Couleur…
Au fur et à mesure qu’il prononçait les mots ses yeux s’écarquillaient, comme s’il voulait m’hypnotiser de son regard de chouette.
- La Couleur ? C’est quoi, c’est qui ?
- Oublie le qui et le quoi, la Couleur n’est ni une personne, ni un objet, et c’est ce qui lui donne sa puissance, c’est ce qui fait qu’on la redoute.
Le prêtre énonçait ses paroles sombres d’un ton reposé, comme si tout ce qui arrivait à celui qui rencontrait la Couleur devait être une évidence. Il me tapa sur l’épaule.
- Viens, fils Sakovitch, il faut te préparer dès maintenant à ce que tu devras affronter.
- Attendez… Je vais affronter quoi ?
- Seul le Dé te le dira.
Je commençais à m’énerver : ce vieux ratichon en savait sûrement énormément et ne me parlait qu’avec des énigmes : rien de ce qu’il m’a dit pour l’instant ne m’a renseigné. Tout ce que qu’il a fait, c’est de me faire rendre compte de la gravité de la situation.
Le curé se retourna et s’engouffra dans la pièce d’à côté.
-Dépêche-toi, fils Sakovitch, le temps nous est compté.
Je le suivais alors dans la pièce mitoyenne, une petite bibliothèque, remplie évidemment de livres mais aussi de photos de femmes –de vieilles photos. C’était curieux de voir ce genre d’icônes dans les quartiers d’un homme d’Eglise, d’autant plus qu’il n’y avait aucune représentation du Christ ou de la Vierge ; à part peut-être un visage de bronze aux yeux crevés qui semblait souffrir sous sa gangue de métal.
- Ne faites pas attention au désordre, j’entrepose ma vieillesse ici.
Le vieux prêtre prit d’un geste lent une petite clé à la tige longue et au petit panneton cachée dans une coupe posée sur le buffet, puis il se retourna et marcha dans ma direction.
- Poussez-vous, jeune homme, m’ordonna-t-il d’un ton sec. Je m’exécutai.
Il se saisit du bronze que j’avais remarqué en entrant, le regarda un instant, puis planta soudainement ses doigts dans les orbites de la sculpture. Un étrange mécanisme miaulait à l’intérieur et au bout d’une seconde, la bouche s’ouvrait –ou plutôt, la mâchoire se décrocha- et laissait apparaître une petite serrure dans laquelle le vieux inséra l’extrémité de la clé. Je m’approchais au-dessus de son épaule et regardais son étrange manège : la serrure devait posséder un mécanisme complexe, et le curé était concentré comme un écolier craignant la férule du maître. Avec précision, il faisait tourner la clé de droite à gauche, d’un quart ou de trois-quarts de tour : quart gauche, trois-quarts droite, quart droite, quart gauche, quart gauche, trois-quarts droite, trois-quarts gauche, encore trois-quarts gauche et enfin un quart droite. A cet instant, la tige de la clé s’enfonça de toute sa petite longueur dans la serrure, ne laissant dépasser que l’anneau argenté tenu par les doigts gris du vieux qui fit faire une rotation à gauche de son poignet. Sans bruit, quelque chose tomba sur le sol, le prêtre se hâta de le ramasser puis reposa le visage à la gueule béante sur le coin d’une table qu’il débarrassa en poussant de la main les monceaux de papiers et de livres qui l’encombraient. Il s’asseya sur une chaise qui avait besoin d’être rempaillée et m’invita d’un geste de la main à prendre place en face de lui.
Ceci fait, il me montra la chose qui était tombé du visage.
- Ce Dé, commença-t-il en le faisant rouler au bout de son pouce et de son index, est, comme vous pouvez le constater, en forme de losange, mais ce n’est pas un simple Dé : c’est le Messager de la Couleur. Si je ne vous ai rien dit à propos de la Couleur, c’est que je ne suis pas sûr moi-même de ce que cela pourrait-il bien être. Quoiqu’il en soit, la Couleur n’apparaît jamais par hasard, et quoiqu’elle vous ordonne, vous serez tenu d’exécuter ce pourquoi elle vous a nommé.
Je le regardais, hypnotisé par le Dé qui tournoyait entre des longs doigts froids. Il reprit.
- Ne croyez pas vous débarrasser de la Couleur, fils Sakovitch, Elle sait tout, Elle voit tout, et vous tuera si vous essayez de la duper. Ceci dit, voyons ce qu’Elle a pu bien vous dire. Donnez-moi votre bras.
Sans dire un mot, je remontais la manche droite de ma chemise au-dessus du coude et posais mon bras sur la table, poing fermé. Le curé referma sa main sur mon poignet et posa le Dé dans le creux de mon coude qui prit une teinte violacée.
- Maintenant ça risque de faire mal, ne vous effrayez pas.
A ces mots, je sentis une sueur froide dévaler mes tempes, mes yeux fixaient le Dé qui s’était redressé sur la pointe et commençait à tourner comme le foret d’une perceuse.
- Fils de Sakovitch, hurla le curé, n’ayez pas peur, dites-moi ce que vous voyez !
Je ne voyais rien que le Dé qui tournait lorsque d’un seul coup sa pointe me perça le peau ; j’hurlais toute ma douleur mais mon bras restait collé sur la table, mon poing se crispa, plantant mes ongles dans ma paume, je sentis les veines de mon bras gonfler et gonfler à s’en rompre lorsque d’un coup, plus rien, la douleur était partie. J’étais plongé comme dans un coma éveillé : je voyais le vieux qui bougeait les lèvres de façon prononcée mais je n’entendais rien, ma vision s’était troublée, et un courant se fit entendre dans mon crâne. Au fur et à mesure que ce courant d’air circulait entre mes oreilles, je distinguais des mots ; je reconnus « maison brûlée », « asile », « vérité », « mort » et « bébé ». Puis la voix fit place à une image qui m’était familière : c’était la maison brûlée en surplomb du grand virage, sur la colline, à côté de chez moi. Une ruine qui sert de squat à présent. L’image changea, et je vis un nourrisson à quatre pattes sur un genre de tuyau ; et il pleurait, il pleurait.
Ensuite, j’ai eu l’impression de tomber dans le vide, puis plus rien.

Je me suis réveillé chez moi, dans mon lit. Je remarquais que le chevalet était renversé, que mon blouson était par terre, au même endroit que la veille. Je commençais à avoir peur de ce qui allait se produire, peur de cette Couleur.
Sans réfléchir plus, je me penchais par-dessus le lit pour prendre mon carnet de notes et inscrivais :

Notes du 02/08 : Bon Dieu, je ne sais pas ce que j’ai fait, je ne sais pas ce qui va se passer. Je suis allé voir le curé pour lui parler de cette histoire, il m’a parlé de mission et de mort en cas de refus. Ensuite, il a cherché le Dé qu’il m’a mis sur le bras. J’ai eu mal, j’ai vu et entendu des choses. Puis plus rien, Je me suis réveillé ici, dans mon lit. Comment être sûr que tout ça s’était réellement passé ?
Je ne sais pas encore ce que je vais faire, je ne sais pas ce qu’il faut faire…
Et j’ai peur que mon ignorance entraîne ma perte…

 

C’était bizarre mais je me sentais sale, comme si une main crasseuse s’était essuyée dans mon ventre ; je devais me laver, au moins pour essayer de me sentir propre.
Me sortant du lit j’ôtais ma chemise que je déposais sur la couette quand mon œil fut attiré par un horrible détail : mon bras droit était violet, presque noir, on aurait dit qu’il pourrissait. J’essayais de garder mon calme : j’emmenais ma main gauche sur mon bras droit et le touchais à tâtons. Je n’avais pas mal. Sous la peau violette, à mesure que ma main appuyait dessus, apparut un mot, « Monte », puis un autre, « Là-bas »… Mon cœur se serra si fort que ça me fit mal. Grand Dieu, que se passe-t-il ici ? A la fois poussé par la peur et l’envie d’en finir, j’appuyais sur toute la longueur de mon bras droit : la phrase entière apparut : « Monte là-bas, là où la vision t’a guidé. Ecoute la Couleur, va sauver l’enfant, ta vie dépend à présent de la sienne. Va ou meurs. Rend visite au prêtre pour aller où tu dois aller ».
C’était absurde, impensable, inimaginable ! Je devais aller sauver un bébé perché sur un tuyau ou mourir, aller voir le vieux prêtre pour aller à la maison en ruines à côté de chez moi…
C’était absurde, impensable, inimaginable, mais je décidais d’aller revoir le vieux curé pour lui demander de l’aide…

Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Mercredi 12 novembre 2008

Notes du 01/08 : La nuit. La première de ce mois d’Août. Une nuit noire à l’épaisse chaleur qui donne au bitume ce parfum si agréable qui n’appartient qu’aux nuits d’été. Emmitouflé dans cette confortable tiédeur nocturne, j’ai beaucoup marché ; jusqu’au ruelles étroites pavées de vieilles pierres que le temps a poli aux grandes artères désertes de la ville qui s’endormait. Ne voir personne…
Seul les hurlements de chats belliqueux viennent déchirer le silence dans lequel je commence à m’assoupir. Onze heure sonne au clocher de l’église.
Il faut penser à rentrer à présent.

La nuit s’était rafraîchie. Je rentrais chez moi en empruntant la route qui passait par-dessus le Pont de la République –lequel aurait été bâti à l’endroit où Henri IV aurait traversé avec ses troupes pour aller je ne sais où. J’aimais bien marcher en passant par ici pour regarder tout ce qui de jour n’est pas visible : la tranquillité des quais en contrebas, la rivière –large d’une cinquantaine de mètres à cet endroit- coulait, imperturbable ; parfois l’ombre d’un branchage brisé passait furtivement sous les arches du pont, comme un spectre à la recherche d’une âme à tourmenter.
J’aime le silence qui enveloppe la ville à cette heure de la nuit, et comment il devient affreux quand la route n’est plus éclairée, quand je coupe à travers le cimetière pour gagner une poignée de secondes : plus jeune, je ne me serai jamais permis de le traverser de nuit.
Comme je marchais d’un pas relativement rapide, je me retrouvais en peu de temps  face à sa lourde grille peinte d’une affreuse couleur « vert bouteille » ; même aujourd’hui ma main tremble légèrement en empoignant le métal froid du portail qui s’ouvre sans grincer, dans le plus grand silence. Le silence de mort.
Je me hâtais de parcourir le niveau supérieur, défilant à travers les monuments funéraires, jetant de temps à autres un œil sur les photographies rongées par le temps et la pluie des locataires de ces demeures marbrées.
Mon pas crissait sous les graviers, comme si quelqu’un me suivait en s’empiffrant de chips qu’il mâchait énergiquement…
Soudain je m’arrêtai. Un frisson courut dans mon dos. Un bruit arriva à mon oreille, faible et régulier : Tic, tic, tic… Tic, tic, tic…
Mon imagination se mit à inventer toutes sortes d’histoires de morts-vivants, de mangeurs de cadavres et de loups-garous errants… Je cherchais sans le vouloir une peur à laquelle je succomberai.
Mes yeux scrutaient chaque tombe, cherchaient une échappatoire alors que le bruit reprenait de plus belle : Tic, tic, tic…
Je ne sais pas pourquoi, sûrement victime d’une pulsion inconsciente, je repris mon cheminement, à pas de loups –fichtre, si je me mets à penser à des loups affamés qui ne pensent qu’à se nourrir de chair fraîche, je ne vais pas aller bien loin.
Le bruit se rapprochait de plus en plus.
Je m’arrêtai de nouveau pour réfléchir lorsque une ombre s’allongea de derrière la tombe des époux Delmas : une ombre fine, dans laquelle je devinais la gueule de ce qui pouvait être un animal, du genre renard… Ou pire.
Mon doute se vit brutalement anéanti quand la chose sortit de derrière la pierre tombale : un chien.

Un chien ! Un bâtard, le poil mité, un bandana en guise collier, les yeux rouges bouffés par la maladie. Ah, le con ! Le con !
Je repensais encore au fait que ce cabot, avant d’être redevenu un chien, s’était transformé dans mon esprit facilement impressionnable en une féroce bête de la nuit.
Mais quel abruti ! N’empêche que malgré çà, je n’avais aucune envie de caresser ce sac à puces ni de moisir dans ce cimetière. Je reprenais ma marche, chantonnant quelques chansons paillardes pour pallier à l’appréhension que je ressentais alors, me dirigeant vers les escaliers pour descendre au niveau inférieur de la place mortuaire.
Arrivé en bas, je poussais la grille peinte du même vert que sa consoeur d’en haut, et, comme l’on ferme une parenthèse, je la refermais derrière moi, en la faisant claquer légèrement.
La maison était toute proche à présent ; tout en sifflant un air qui n’existait pas, je tapotais mes poches afin de trouver mes clés qui s’étaient égarées dans ce dédale de textile. Putain de blouson, trop de poches ! Je plaquais vigoureusement mes mains sur mon paletot, espérant sentir sous le cuir épais la forme dentée de ces maudites clés ; ma main gauche sentit le dur contact du métal au niveau de mon cœur. La poche intérieure. Et oui, la poche intérieure ! Un piège à cons, ce truc de poche intérieure ! Et en plus d’être planquée, cette poche était tout sauf pratique : tout étroite, elle avait l’avantage de mettre ce qu’on y mettait en sécurité, sans risque que l’objet en question ne tombe sans que l’on ne s’en aperçoive ; mais elle avait l’inconvénient majeur d’être justement trop étroite : du coup, on pouvait, en se donnant un mal de tout les diables, récupérer péniblement l’objet à l’intérieur, quand celui-ci daignait ne pas se ficher en travers pour devenir irrécupérable.
Pour moi c’était clair : ces poches, c’était vraiment un piège à cons.
Et c’était d’autant plus clair que j’avais été suffisamment con pour y fourrer les clés de la lourde…
Je descendais ma fermeture éclair –on pourrait en parler de celle-là aussi, elle qui se coince dans un pli du vêtement, qui veut jamais monter ou redescendre…- et formais un ciseau avec mon majeur et mon index afin de choper la clé. Que de contorsions… Une main tenant le pan gauche de mon blouson écartée, l’autre trifouillant les entrailles de dernier, comme un chirurgien sadique plonge ses doigts dans le ventre du patient qui n’est pas anesthésié, je cherchais désespérément à me saisir de la clé, du bout des doigts.
Je sentais le métal froid, mes doigts avaient enfin pu prendre la clé. Ca y était ! Je la sortais prudemment –le comble aurait été qu’elle retombe- et d’un geste des plus maladroits, je tentais à présent de fourrer la clé dans la serrure. Ceci prit moins de temps que prévu. La clé enfoncée, je la tournais d’un coup sec et poussais la porte de chez moi.
Je  commençais à être vraiment fatigué. Je montais dans ma chambre.
Ma vieille maison craquait, sa pauvre carcasse n’avait vu que trop d’hivers, les escaliers étaient devenus dangereux et menaçaient de s’écrouler. Parfois, je m’amusais à essayer de deviner quelle marche serait susceptible de lâcher en premier, entraînant dans un grand bruit de planches brisées un cri de frayeur et mon corps raide dont les bras essaieraient de se rattraper maladroitement à la rampe qui se briserait sous mon poids. C’est étrange, mais je ressentais à cette idée de l’angoisse et de l’excitation ; ces deux sentiments doivent être liés.
Ma chambre, elle, était tout ce qu’il y a de plus simple : un lit, une table de chevet et un chevalet sur lequel moisissait un vieux costume dévoré par les mites. Les murs nus étaient recouverts de dessins que j’exécutais d’une main souvent ivre, recouvrant la peinture grise de formes abstraites accompagnés de bribes de poèmes appris dans les petites classes : les Maurice Carême, Jacques Prévert, Robert Desnos et toute la clique des poètes disparus qui torturaient nos soirées à coups de récitation forcée et d’exercices de mémoire. Ceci dit, j’adorais la littérature, de Dostoïevski à William Blake, en passant par Whitman et Aragon, dont les livres peuplaient le parquet défoncé de la piaule.
Je m’asseyais sur mon lit, les mains et les reins enfoncés dans la grosse couette mauve toute poussiéreuse, le menton collé sur mon pull. Je fermais les yeux un moment.
Je les rouvrais soudainement : quelqu’un venait de frapper à la porte. Je me demandais qui cela pouvait-il bien être à une heure pareille. Les coups redoublaient.
J’oscillais entre le doute et la surprise ; de toutes façons, le gars à la porte continuerait de frapper encore longtemps sur la porte tant que je n’aurais pas pris une décision : soit me rendre à la fenêtre, hors de portée d’une haleine sûrement alcoolisée et de borborygmes incompréhensible, pour l’insulter copieusement et l’inciter à rentrer chez lui sous peine de se faire raccompagner par la force publique ; soit me rendre à la porte et ouvrir à cet invité surprise pour lui demander la raison de sa venue.
Le bonhomme derrière la porte frappait à présent à grands coups de poings sur la porte qui devait trembler sous la violence des coups. Je prenais une profonde inspiration et me relevais dans un petit râle et me dirigeai à grands pas vers le petit salon. Au-dessus de la petite cheminée en pierre grise était suspendu une carabine qui avait appartenu à mes aïeux, et sur le rebord noirci se trouvait une boîte de cartouches dont le carton était tout jauni et gonflée par l’humidité. J’y plongeai ma main pour prendre une petite poignée de cartouches que je fourrais dans la poche droite de ma veste, puis je tendis les bras pour décrocher le fusil du mur de l’âtre.
On frappait toujours à la porte, des coups sourds et énergiques.
De la main gauche, je tenais l’arme contre mon ventre. De la droite, je prenais une cartouche que j’insérais dans la culasse. J’actionnais le levier d’armement pour charger le tout ; j’adorais le « clac » caractéristique du verrou.
Ainsi paré, je me dirigeais vers les escaliers que je dévalais de petites enjambées rapides en hurlant « J’arrive ! ». Je remarquais que la troisième marche avait particulièrement fléchie.
Arrivé à la porte, je calais l’arme contre mon flanc et ouvrais prudemment la porte.
Dehors, je ne voyais rien. Je l’ouvrais alors en grand : personne.
Ce vide me fit peur un instant, et je réalisai que ma réaction avait été démesurée –prendre un fusil chargé pour accueillir quelqu’un, aussi saoul soit-il… Mais bon, après l’épisode du cimetière et ma paranoïa… : la personne qui avait frappé avait dû être découragée par la longueur de l’attente avant que je ne décide de lui ouvrir et avait dû partir à la recherche d’une autre porte sur laquelle cogner comme un sourd.
Alors que j’allais fermer la porte, poussé par l’évidence qu’il n’y avait vraiment personne, je remarquais sur le seuil une tache, ou plutôt une petite flaque bleue avec des reflets rouges. Je me penchais pour examiner cette curieuse chose, puis m’accroupissais pour pouvoir mieux la voir dans l’obscurité -malgré la faible lumière du petit hall d’entrée, on n’y voyait goutte-. Lentement, je déposai mon fusil à ma gauche, et ma main droite vint s’appuyer sur le carrelage froid. Je reniflais l’air au-dessus de la flaque quand une odeur immonde me sauta au visage et me dévora le nez : Pouah ! Je n’avais jamais senti une puanteur pareille !

Je commençais sérieusement à penser que le frappeur fou  devait en tenir une sévère et avait dû gerber devant ma porte : le bougre, il aurait pu aller ailleurs pour se vider.
Néanmoins, un sentiment commençait à établir le camp dans mon esprit, quelque chose clochait dans cette flaque : je la regardais encore, en fronçant les yeux comme si je voulais percer son secret. D’un coup, la flaque se troubla et se mit soudain à vibrer, comme si la terre s’était mise à trembler. Surpris, je me relevai promptement et reculai de trois pas. J’observais d’un œil effrayé et attentif cette chose qui semblait vivre : la couleur rouge ondulait au milieu du bleu-nuit et semblait dessiner une forme familière. Je me penchais prudemment au-dessus du liquide visqueux et tendais le cou : la forme, sauf erreur de ma part, était celle d’un clocher. Et pas n’importe lequel ! Celui de l’Eglise Saint-Pierre, mon église, de mon village… Je ne savais pas pourquoi, mais je n’étais pas rassuré, et malgré ma curiosité je ne voulais plus en voir davantage et me résignais à rentrer à l’intérieur, sceptique, fatigué et inquiet ; je refermais alors la porte au nez de la flaque, ramassais mon fusil et remontais l’escalier.
Arrivé à l’étage, je replaçai ma pétoire sur le cheminée et retournai vers ma chambre, l’esprit encombré par tout ce qui venait de ce passer.
J’entrais dans ma chambre, me déshabillant en hâte ; je jetais ma veste sur le chevalet qui se renversa et rencontra le sol dans un bruit mou, comme un courant d’air. Je m’effondrais sur le lit, soulevant un nuage de poussière qui dansait dans la lumière. Les mains derrière la nuque, j’établissais ma journée de demain. Mais avant, il fallait noter ce qui venait d’arriver.

Notes du 01/08. Tard dans la nuit : Un truc relativement inquiétant vient d’arriver : des coups donnés sur la porte, personne apparemment derrière, sauf une flaque visqueuse bleue et rouge qui reniflait sévère. Le rouge s’est mis à tournoyer dans la flaque bleue pour former un clocher, le clocher de mon village.
C’est étrange, j’irai m’entretenir avec le prêtre demain, il pourra peut-être me renseigner.
Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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Dimanche 2 novembre 2008
Un poème que j'ai écris il y a quelques années et que je viens de retrouver...

                                                                                                                                                           Tovarich


Vivre,
Marcher,
Tomber,
Se relever,
Fermer les yeux,
Les rouvrir après,
Pleurer,
Rire,
Tomber amoureux,
Tomber par terre,
Embrasser le Soleil,
Vivre sur la Lune,
Habiter un rêve,
Vivre,
Marcher en apesanteur,
Tomber doucement,
Se relever seul,
Fermer les yeux,
Et oublier de les rouvrir.


                                                                                                                                               Tovarich
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Dimanche 19 octobre 2008
Un petit texte qui m'est venu en repensant aux Pyrénées...

                                                                                                                                                                         Tovarich



Le chevreau s'est égaré
En voulant s'éloigner de la troupe
Le chevreau s'est égaré
Bien loin est son berger

Le chevreau s'est égaré
Il appelle sa mère de son petit cri
Du nourisson qu'on abandonne

Lentement la nuit l'écrase
Sous le poids de la solitude
Le chevreau s'est égaré
Perché sur un petit rocher

Le berger ne vient pas
Alors il reste là
Il bêle, il bêle et il pleure

Pauvre chevreau
Tu vas t'attirer les foudres
Des Bêtes de la nuit
Qui se fondent sans bruit

Tu as appelé et il n'est pas venu
Pauvre chevreau
Tu as appelé et Elles sont venues
Mais ce n'était pas ton berger ni ton salut

Le chevreau s'est égaré
Mais la Mort l'a retrouvé
Tordu et décharné
Le pauvre chevreau

Le pauvre chevreau
Au Petit jour n'était pas parti
Mais son souffle est bien court

Le pauvre chevreau
 Disloqué sur un rocher

Le pauvre chevreau
Au fond de lui découvre une larme
Pour sa mère et son berger

Qui dans la vallée appelle...

Par Tovarich
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Samedi 18 octobre 2008
Voilà une petite histoire (anecdote serait plus approprié) authentique qui m'a été racontée par mon père quand j'étais petit au sujet de mon aïeul: quand il rentrait tard le soir, après la veillée, il passait par la forêt pour retrourner chez lui...


Lafage, 28 Novembre 1902

"La veillée de ce soir avait été particulièrement longue. En ces soirées d'hiver, on se préserve en buvant de l'alcool de prune et faisant griller des châtaignes dans le cantou (foyer). Les plus anciens ont raconté plusieurs petites histoires concernant les malédictions et les supersitions; ces histoires m'effraient toujours.
Seulement, maintenant il fallait rentrer; et je haïssais rentrer en hiver, en traversant la forêt peuplée d'arbres morts, seulement vêtu de frusques et couvert par une capeline simplement posée sur mes épaules. Cette nuit, le ciel était complètement bouché, ma lanterne était mon seul guide dans ce dédale de chemins. Sa faible lueur éclairait à peine deux mètres devant moi.
Après avoir parcouru quelques centaines de mètre, je me trouvai en pleine forêt: on ne voyait plus du tout le ciel, les arbres brandissaient leurs branches commes des bras décharnés au-dessus de moi... Quoi de plus normal en cette saison?
Soudain, dans le faible halo de ma lanterne, apparut un étrange objet en travers du chemin. Je m'approchai lentement, tenant ma lanterne à bout de bras lorsque je fus saisis d'un effroyable frisson: un cercueil avait été placé là, ouvert, en travers du chemin. Surtout, ne pas passer par dessus, ça inciterait la Mort à venir nous chercher. Au même moment, une brise glaciale vint me geler l'échine...
Faire le tour, me dis-je, faire le tour et ne pas passer par-dessus; le chemin était étroit, mais peu importe.
Je contournai ce funeste mobilier et poursuivai ma route dans la forêt, avec le pas un peu plus lourd qu'au commencement. Les kilomètres qui suivirent furent longs: j'avais froid, ma capeline ne me protégeait plus du froid: elle traînait derrière moi, sale et trempée.
A peine m'étais-je rassuré d'être proche de la sortie du bois qu'un craquement de branche me fit faire volte-face brutalement, accompagné de l'inspiration bruyante propre à la frayeur. Je fis décrire à mon bras un arc de cercle, doucement, pour balayer le chemin derrière moi: rien.
Un léger râle sur ma gauche attira mon attention; je tournai la tête et dirigeai ma lanterne en direction du bruit lorque la lumière fit s'enflammer les yeux d'une bête tapie dans les fourrés. Un loup. C'était un loup. Les loups ne s'approchent pas des hommes, même si l'hiver fut rude, ils ne les approchent jamais de trop près.
Mais là, il n'était qu'à cinq mètres de moi. Lentement, je fis demi-tour et recommencai à marcher de façon régulière: j'entendais le loup qui derrière moi faisait doucement crisser la neige sous ses pattes. Il se rapprochait. J'entendais son souffle entrecoupé par le claquement de sa langue sur ses babines. Puis il se mit à hurler à la mort.
La peur prit à cet instant possession de moi-même: ce n'était non plus le loup qui m'effrayait mais sa meute qu'il était en train d'appeler de son hurlement lugubre...
En une dizaine de seconde, la forêt se mit à trembler: derrière moi s'agitait les loups, peut-être cinq, peut-être six.
Ils marchaient à une tcinquantaine de centimètres de moi, à pas feutrés. L'un d'eux posa sa patte sur le pan de ma capeline qui traînait au sol, la faisant glisser de mes épaules: la dernière chose à faire aurait été de s'arrêter puis de se baisser pour la récupérer.
Je connaissais bien les loups, et ils n'auraient pas hésité à me sauter dessus sitôt baissé pour ramasser mon vêtement...
Les loups s'arrêtèrent machinalement de me suivre à la sortie du bois. Je rentrai, presque serein. De toutes façons, la chouette clouée sur ma porte me garantissait la protection contre le Malin."


                                                                                                                                                                           Tovarich
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Lundi 13 octobre 2008
Petit poème griffonné dans un coin de mon agenda sur la saturation des mots qui nous assaillent, des incompris et tout ce que l'on ne comprendra jamais et que l'on préfère ignorer.

Les cris et les sourds
Les cris et les sourds
Les sourds qui crient
Les cris et les sourds

Les cris et les sourds
Les cris et les sourds
Restent muets quand
Les sourds crient

Les sourds et les cris muets
Et aveugles
Les cris et les sourds
Sans identité

Les cris, les cris,
Et les sourds
Pour ne pas les écouter
Les sourds

Qui font du cri
Un mouvement muet
Restons aveugles
Pour ne plus voir

Les cris et les sourds
Les sourds et les cris
Les cris, les cris
Les cris, les cris...


Tovarich
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