En tout et pour tout, (j'adore cette formule et je la place à outrance) cette nouvelle reflète encore ma fascination _malsaine?_ pour la fascination malsaine pour
la "prosopopée pendulaire".
Dédicace à la Mo grâce à laquelle on s'est tués à trouver un titre et une version correcte. Merci
Aurélien "Tovarich Sacha" COMTE
Il y a la route, je regarde toujours si je vois passer quelqu’un…Elle s'en va crever la toile de fond que l'on appelle Horizon, de sa lame grise que le Temps aiguise…
Elle s'en va oubliant l'artiste apatride, le jongleur déprimé et un vieux clown maquillé qui ont dû appartenir à quelques cirques miteux…
Il y a la route et je regarde toujours si je vois passer quelqu’un, mais personne ne passe, seul ces trois bougres d’infortune restent sur le bas côté...
Le vieux clown me plaît particulièrement, avec son visage d’homme triste et son costume pastel: on lui a promis la Piste aux Etoiles, mais cette Route n'y mène pas. « Toi aussi tu la vois
chevaucher l'Horizon, taquiner la Grande Ourse et jouer avec Orion » pensai-je avec une ironie certes déplacée mais teintée d’une indéniable réalité.
Le vieux clown et ses compagnons n’avancent plus sur ce ruban grisâtre et ne voient plus de la Vie aucun paysage...
Lui, il reste là, tranquille et insouciant, fixant de ses grands yeux maquillés un nuage à la chevelure nébuleuse. Je suis certain que s’il pouvait chevaucher ce cirrus il le ferait…
Je me souviens d’ailleurs quand je l’ai aperçu pour la première fois :
C’était dans l’après-midi : il y avait cette route que je regarde toujours pour voir si il y passe quelqu’un, les trois compères qui marchaient d’un pas las, et moi-même qui les voyais
s’approcher :
le jongleur dans son habit bariolé avec ses balles de jongle dans la main droite, l’artiste vêtu de frusques aux couleurs d’automne et sa compagne de guitare qui ballottait dans son dos et
entravait sa marche.
Et il y avait ce vieux clown blanc au costume pastel et à l’allure si fantastique qu’elle en était chargée d’humilité… Ou peut-être de respect, je ne saurais trop la qualifier..
Quoiqu’il en soit, je ne savais pourquoi ils étaient venus se perdre sur cette route.
D’ailleurs je trouve cette route triste… Je trouve que toutes les routes sont tristes… Elles ont obligé l’Homme à emprunter des directions qu’il ne voulait peut-être pas choisir, elles ont faussé
les notions de temps, de distance… Et peut-être même d’existence.
Vous voyez sûrement de quoi je parle : je parle de ces raccourcis censés raccourcir et qui finalement rallongent et vice-versa. Le Temps s’en voit ainsi faussé et se vexe en rallongeant la
durée des minutes ou en atrophiant les heures, histoire que celle supposée être notre ultime arrive plus rapidement, par surprise.
Mais c’est vrai que cette route-ci a tout pour déplaire et vous rendre allergique à l’asphalte : elle vient de nulle part ou bien d’une ville lointaine et s’enfonce dans la rase campagne
avant de se perdre dans une Forêt. Elle passe dans des villages croulant sous le poids des années, croise des vieillards que la Mort a oublié sur un banc en pierre ou simplement taillé dans un
tronc d’arbre pour finalement rencontrer quelques masures isolées où les gens n’y sont jamais…
Si vous regardez droit devant, vous verrez que la route semble s’arrêter à l’entrée d’un tournant.
Si vous exécutez une demie révolution , vous verrez un long serpent de bitume se lovant entre les arbres et le Néant.
Si vous regardez en l’air, vous ne verrez qu’un long corridor gris qui n’est en réalité qu’un Ciel où le Soleil est absent. La frontière entre la Terre et le Ciel semble abolie tant ils se
ressemblent… Surréaliste miroir qui ne reflète que du vide…
Mon regard porte d’ailleurs au Ciel qui lui aussi paraissait haïr cette route : de grands arbres _peut-être des hêtres ou des bouleaux_ dont les cimes semblaient se rejoindre de part et
d’autre de la route voilaient le Soleil ; il n’y avait aucun oiseau mis à part quelques corbeaux et une colonie d’éperviers ; mais eux-même effrayés par cet affreux ruban gris volaient
alors sur le dos pour ne pas voir cette maudite route en dessous d’eux.
En tous cas, ces trois hommes-là n’ont pas l’air effrayé du tout et ont même l’air tranquille.
Sûrement éprouvés par toute la route qu’ils durent avaler, ils s’étaient allongés dans le matelas frais et tendre que leur proposait Dame Nature.
J’ai pu entendre au soir tombant quelques notes naissantes monter de la guitare de l’artiste en direction des cieux. Il devait jouer pour remercier sa Muse ou pour quelconque personne chère à son
cœur . Entraîné par la mélodie, le jongleur se leva rien qu’à la force de ses jambes en appuyant ses mains sur ses genoux. Il dépoussiéra d’un revers de la main son
pantalon qui lui était un peu trop court avant de commencer à jongler : il semblait vouloir lui aussi crever le plafond céleste en lançant ses balles multicolores aussi haut que son
expérience le lui permettait.
Seul le vieux clown ne bougeait pas, son maquillage emprisonnait ses expressions sous cette mélancolie blanche et noire.
Cela devait faire quelques heures à présent qu’ils s’étaient arrêtés et n’avaient toujours pas remarqué ma présence.
Je dois avouer que je préfère que ce soit ainsi, on ne sait jamais sur qui l’on peut tomber, et cette satanée route rajoute à notre peur originelle une dimension démoniaque.
Le Soleil roulait vers l’Horizon, haché par la cime des arbres qui prenaient des allures de Cathédrale, le jongleur venait de perdre ses balles dans les fourrés obscurs et subissait les moqueries
de ses camarades jusqu’à ce que la fatigue eut raison de leurs dernières forces.
Le silence et le respect revinrent avec les étoiles et avec la Lune.
Sur la route, il n’y avait toujours personne… Mon regard était fixé à un des virages de la vieille route défoncée : ici, il n’y avait pas âme qui vive, si ce n’est les trois bonshommes
allongés dans l’herbe et dormant tranquillement, sans ronflements ou autres bruits susceptibles de tuer le silence qui régnait dans la campagne.
Même dans le noir, on apercevait la Route, nue, froide et immobile.
Je passai la Nuit avec les trois artistes sans qu’ils n’aient pour autant remarqué ma présence, ce qui est quand même un peu étrange, mais cela ne me dérangea pas outre-mesure… De toute façon,
rien ne m’a jamais bien dérangé, et je suis sûrement plus chanceux que mes voisins égarés sur cette route…
Je ne sais pas à quoi rêve le vieux clown, mais ce doit être d’une femme ou alors du retour au pays car il dort avec le sourire au lèvres.. Du moins, c’est ce que je crois être un sourire :
la lumière pâle et diffuse de la Lune combinée à son maquillage m’empêche de tout bien distinguer…
Mais quelle importance de toute façon ?
Il ne doit rester à cette petite troupe que des fragments de rêves qu’ils doivent peiner à assembler, surtout lors des courtes nuits d’Eté…
Mais que dire alors des longues nuits d’hiver où le cauchemar aime se transmettre comme un virus et infecte les inconscients de chacun ?
Il est évident que ces artistes n’ont pas une chance que l’on pourrait envier, mais leur vision de la Mort et identique à leur vision de la Vie, ce qui les anime d’une étrange motivation.
S’ils savaient au combien moi aussi j’ai rêvé de boire le Ciel et ses paillettes inaccessibles, ils m’accepteraient dans leur troupe, rien que pour ce motif, j’en suis persuadé.
Mais l’heure est à la Nuit, et je n’ai pas le droit de leur voler le peu de rêve et de sommeil qu’il leur reste..
Et puis je sais ce qu’il va se passer demain : ils vont se lever en même temps que la Lune ira se coucher, rassembler leurs affaires et se remettre à parcourir le ruban gris jusqu’à un
village qu’ils ne trouveront peut-être jamais pour mendier leurs tristes vies grâce à leurs maigres savoirs d’artistes ratés.
Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais je les plains, surtout ce vieux clown que la Vie semble avoir quitté.
Et toi, l'artiste apatride, qu'as-tu fais de ta guitare, de tes mots en trop et de tes maux d'amour?
Ta guitare est muette comme les postillons de la pluie d'été et ton esprit s'émousse, ton Sentiment prend l'eau...
A force de faire la manche, te voilà presque mis à nu, le cœur dans l’herbe et les yeux clos.
Et le pauvre jongleur qui a perdu ses balles dans l’herbe haute... Tu as égaré ta matière, tu l'as épuisée à trop en jouer; mais malgré ça tu continues à jongler avec du Rien...
J’aimerais savoir à quoi ils rêvent, s’ils rêvent de lions au bord d’un lac, comme le Vieux du roman d’Hemingway, d’avenir meilleur comme les personnages de Soljenitsyne ou du meilleur des mondes
que s’imaginait Candide…
Ils ne doivent sûrement pas connaître tous ces noms-là mais le Rêve ne dépend pas de l’érudition. Je pense même que les simples d’esprit rêvent plus que les érudits car ils n’ont pas encerclé
leur imagination de brides rationnelles. Ils ne savent rien, alors ils imaginent.
Je crus alors qu’ils pourraient être heureux dans leur condition d’artiste vagabond.
La nuit s’enfonçait de plus en plus en elle-même, ce qui la rendait encore plus sombre et davantage inquiétante.
Moi, je n’avais pas peur.
Mais il y a toujours cette route que je regarde fixement, avec une inconsciente obstination… Mais il n’y a toujours personne… Et ces grands arbres que la Lune éclaire à moitié lui donne une
allure de nécropole, avec trois gisants sans ci-gît à leurs pieds…
Ils dorment, tranquilles, bercés par une brise qui vient s’engouffrer dans les chevelures et fait frémir les branchages dans un froissement de tissu végétal.
Je ne sais combien de temps dura la Nuit… Il a toujours été très dur de déterminer la durée des moments noirs. Le temps que l’on passe dans l’obscurité nous semble toujours plus long…
En tout cas, elle est sur le point de mourir, les couleurs du Ciel s’éclaircissent en teintes pâles qui ressemblent fort à l’habit pastel du vieux clown maquillé et le Soleil semble percer
l’Horizon… Incroyable funambule qui paraît être en équilibre sur une branche d’arbre de l’autre côté de la route.
Je regardais les trois endormis qui ne semblaient pas dérangés par le Soleil naissant et continuaient de dormir dans l’herbe humide.
Seul le vieux clown se réveilla, lentement mais non sans difficulté. Le Soleil encore doux ne lui frappa pas la rétine, mais la caressa simplement d’une lumière diffuse de couleur bleutée.
Son maquillage avait coulé sur la partie du visage sur laquelle il s’était endormi, ce dont il se rendit compte en voyant son habit taché par la rosée et par les coulures blanchâtres sur son
costume bleu.
Je crois qu’il maugréa, puis sortit de sa poche un mouchoir avec lequel il s’essuya entièrement le visage.
Pour la première fois depuis hier, je vis le vrai visage du vieux clown et je le préférais maquillé.
Toujours en maugréant, il étira ses bras à s’en déchirer les flancs dans un bâillement interminable et se tourna vers le jongleur auquel il donna une petite secousse à l’épaule droite.
Celui-ci ouvrit les yeux un court moment avant de recroqueviller ses jambes près de son ventre et de se rendormir.
Mais ce n’était pas l’avis du vieux clown qui le secoua énergiquement encore et encore jusqu’à que le jongleur se décida enfin à se réveiller. Il avait visiblement dormi sur son côté droit à en
juger sa coiffure qui semblait vouloir toucher le Ciel et son regard paraissait encore emprisonné dans ses pensées nocturnes.
Le guitariste, lui, se réveilla de lui même, sans doute réveillé par l’agitation provoquée par ses bruyants voisins. Il avait dormi la tête posée sur la caisse de sa guitare, et à son réveil un
affreux torticolis lui emprisonna la nuque d’une douleur aiguë… Du moins c’est ce que je me suis dis en le voyant se masser les cervicales et balancer sa tête de droite à gauche tout en faisant
pression sur son cou avec sa main droite.
Puis, alors que le Soleil montait sans cesse vers le Zénith, ils se levèrent, les articulations douloureuses, et s’étirèrent autant qu’ils le purent, tantôt en élevant les bras au Ciel, tantôt en
essayant de se toucher les pieds avec leurs mains engourdies par la fraîcheur matinale.
Et il y a la route : je regarde toujours si je vois passer quelqu’un mais personne ne vient, à part ces trois hommes qui sont là depuis hier et qui s’apprêtent à partir.
Enfin pas tout à fait : le jongleur se souvint qu’il eût perdu ses balles dans les fourrés… Il devait absolument les récupérer, car c’est un peu comme s’il abandonnait sa chance de pouvoir
manger au jour le jour… Et le vieux clown avait besoin se remaquiller.
« Tant mieux, ils me tiendront compagnie encore un peu » me dis-je sans pour autant le penser vraiment.
Alors que le jongleur s’enfonçait un peu dans les buissons qui bordaient cette maudite route, le guitariste sortit des ses poches deux tubes qui devaient être le maquillage du vieux clown.
Il fit deux pas en avant afin de pouvoir remaquiller son compagnon : il commença par enduire tout le visage de maquillage blanc, puis dessina avec le tube de noir les sourcils, le
contour des yeux et le sourire malheureux du vieux clown.
Ils échangèrent quelques gestes puis regardèrent en direction du Ciel qui ne formait qu’un étroit bandeau gris. Les arbres étaient toujours terrifiant et le jongleur avait disparu de leur champ
de vision.
Je crois qu’ils l’appelèrent pendant quelques minutes, les mains collés en entonnoir sur leurs lèvres, avant de le voir ressortir du bois à la lisière de la route, tenant fièrement en haut de son
bras tendu les trois balles de jongle qu’il avait égaré.
Ils reprirent alors leurs affaires et passèrent presque à côté de moi sans même me remarquer.
Cette fois c’était fini, ils continuaient à piétiner cet affreux bandeau noir où même le Soleil à peur de s’aventurer… Pourtant la route est très calme, je ne sais
plus pourquoi tout le monde s’acharne à dire qu’elle est maudite.
C’est peut-être parce que certain m’ont aperçu, le cou rompu et la peau bleue, me balancer au gré du vent dans un sinistre grincement, pendu au bout d’une corde sur une branche de sapin…