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Tranquilité

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Mercredi 12 novembre 2008

Notes du 01/08 : La nuit. La première de ce mois d’Août. Une nuit noire à l’épaisse chaleur qui donne au bitume ce parfum si agréable qui n’appartient qu’aux nuits d’été. Emmitouflé dans cette confortable tiédeur nocturne, j’ai beaucoup marché ; jusqu’au ruelles étroites pavées de vieilles pierres que le temps a poli aux grandes artères désertes de la ville qui s’endormait. Ne voir personne…
Seul les hurlements de chats belliqueux viennent déchirer le silence dans lequel je commence à m’assoupir. Onze heure sonne au clocher de l’église.
Il faut penser à rentrer à présent.

La nuit s’était rafraîchie. Je rentrais chez moi en empruntant la route qui passait par-dessus le Pont de la République –lequel aurait été bâti à l’endroit où Henri IV aurait traversé avec ses troupes pour aller je ne sais où. J’aimais bien marcher en passant par ici pour regarder tout ce qui de jour n’est pas visible : la tranquillité des quais en contrebas, la rivière –large d’une cinquantaine de mètres à cet endroit- coulait, imperturbable ; parfois l’ombre d’un branchage brisé passait furtivement sous les arches du pont, comme un spectre à la recherche d’une âme à tourmenter.
J’aime le silence qui enveloppe la ville à cette heure de la nuit, et comment il devient affreux quand la route n’est plus éclairée, quand je coupe à travers le cimetière pour gagner une poignée de secondes : plus jeune, je ne me serai jamais permis de le traverser de nuit.
Comme je marchais d’un pas relativement rapide, je me retrouvais en peu de temps  face à sa lourde grille peinte d’une affreuse couleur « vert bouteille » ; même aujourd’hui ma main tremble légèrement en empoignant le métal froid du portail qui s’ouvre sans grincer, dans le plus grand silence. Le silence de mort.
Je me hâtais de parcourir le niveau supérieur, défilant à travers les monuments funéraires, jetant de temps à autres un œil sur les photographies rongées par le temps et la pluie des locataires de ces demeures marbrées.
Mon pas crissait sous les graviers, comme si quelqu’un me suivait en s’empiffrant de chips qu’il mâchait énergiquement…
Soudain je m’arrêtai. Un frisson courut dans mon dos. Un bruit arriva à mon oreille, faible et régulier : Tic, tic, tic… Tic, tic, tic…
Mon imagination se mit à inventer toutes sortes d’histoires de morts-vivants, de mangeurs de cadavres et de loups-garous errants… Je cherchais sans le vouloir une peur à laquelle je succomberai.
Mes yeux scrutaient chaque tombe, cherchaient une échappatoire alors que le bruit reprenait de plus belle : Tic, tic, tic…
Je ne sais pas pourquoi, sûrement victime d’une pulsion inconsciente, je repris mon cheminement, à pas de loups –fichtre, si je me mets à penser à des loups affamés qui ne pensent qu’à se nourrir de chair fraîche, je ne vais pas aller bien loin.
Le bruit se rapprochait de plus en plus.
Je m’arrêtai de nouveau pour réfléchir lorsque une ombre s’allongea de derrière la tombe des époux Delmas : une ombre fine, dans laquelle je devinais la gueule de ce qui pouvait être un animal, du genre renard… Ou pire.
Mon doute se vit brutalement anéanti quand la chose sortit de derrière la pierre tombale : un chien.

Un chien ! Un bâtard, le poil mité, un bandana en guise collier, les yeux rouges bouffés par la maladie. Ah, le con ! Le con !
Je repensais encore au fait que ce cabot, avant d’être redevenu un chien, s’était transformé dans mon esprit facilement impressionnable en une féroce bête de la nuit.
Mais quel abruti ! N’empêche que malgré çà, je n’avais aucune envie de caresser ce sac à puces ni de moisir dans ce cimetière. Je reprenais ma marche, chantonnant quelques chansons paillardes pour pallier à l’appréhension que je ressentais alors, me dirigeant vers les escaliers pour descendre au niveau inférieur de la place mortuaire.
Arrivé en bas, je poussais la grille peinte du même vert que sa consoeur d’en haut, et, comme l’on ferme une parenthèse, je la refermais derrière moi, en la faisant claquer légèrement.
La maison était toute proche à présent ; tout en sifflant un air qui n’existait pas, je tapotais mes poches afin de trouver mes clés qui s’étaient égarées dans ce dédale de textile. Putain de blouson, trop de poches ! Je plaquais vigoureusement mes mains sur mon paletot, espérant sentir sous le cuir épais la forme dentée de ces maudites clés ; ma main gauche sentit le dur contact du métal au niveau de mon cœur. La poche intérieure. Et oui, la poche intérieure ! Un piège à cons, ce truc de poche intérieure ! Et en plus d’être planquée, cette poche était tout sauf pratique : tout étroite, elle avait l’avantage de mettre ce qu’on y mettait en sécurité, sans risque que l’objet en question ne tombe sans que l’on ne s’en aperçoive ; mais elle avait l’inconvénient majeur d’être justement trop étroite : du coup, on pouvait, en se donnant un mal de tout les diables, récupérer péniblement l’objet à l’intérieur, quand celui-ci daignait ne pas se ficher en travers pour devenir irrécupérable.
Pour moi c’était clair : ces poches, c’était vraiment un piège à cons.
Et c’était d’autant plus clair que j’avais été suffisamment con pour y fourrer les clés de la lourde…
Je descendais ma fermeture éclair –on pourrait en parler de celle-là aussi, elle qui se coince dans un pli du vêtement, qui veut jamais monter ou redescendre…- et formais un ciseau avec mon majeur et mon index afin de choper la clé. Que de contorsions… Une main tenant le pan gauche de mon blouson écartée, l’autre trifouillant les entrailles de dernier, comme un chirurgien sadique plonge ses doigts dans le ventre du patient qui n’est pas anesthésié, je cherchais désespérément à me saisir de la clé, du bout des doigts.
Je sentais le métal froid, mes doigts avaient enfin pu prendre la clé. Ca y était ! Je la sortais prudemment –le comble aurait été qu’elle retombe- et d’un geste des plus maladroits, je tentais à présent de fourrer la clé dans la serrure. Ceci prit moins de temps que prévu. La clé enfoncée, je la tournais d’un coup sec et poussais la porte de chez moi.
Je  commençais à être vraiment fatigué. Je montais dans ma chambre.
Ma vieille maison craquait, sa pauvre carcasse n’avait vu que trop d’hivers, les escaliers étaient devenus dangereux et menaçaient de s’écrouler. Parfois, je m’amusais à essayer de deviner quelle marche serait susceptible de lâcher en premier, entraînant dans un grand bruit de planches brisées un cri de frayeur et mon corps raide dont les bras essaieraient de se rattraper maladroitement à la rampe qui se briserait sous mon poids. C’est étrange, mais je ressentais à cette idée de l’angoisse et de l’excitation ; ces deux sentiments doivent être liés.
Ma chambre, elle, était tout ce qu’il y a de plus simple : un lit, une table de chevet et un chevalet sur lequel moisissait un vieux costume dévoré par les mites. Les murs nus étaient recouverts de dessins que j’exécutais d’une main souvent ivre, recouvrant la peinture grise de formes abstraites accompagnés de bribes de poèmes appris dans les petites classes : les Maurice Carême, Jacques Prévert, Robert Desnos et toute la clique des poètes disparus qui torturaient nos soirées à coups de récitation forcée et d’exercices de mémoire. Ceci dit, j’adorais la littérature, de Dostoïevski à William Blake, en passant par Whitman et Aragon, dont les livres peuplaient le parquet défoncé de la piaule.
Je m’asseyais sur mon lit, les mains et les reins enfoncés dans la grosse couette mauve toute poussiéreuse, le menton collé sur mon pull. Je fermais les yeux un moment.
Je les rouvrais soudainement : quelqu’un venait de frapper à la porte. Je me demandais qui cela pouvait-il bien être à une heure pareille. Les coups redoublaient.
J’oscillais entre le doute et la surprise ; de toutes façons, le gars à la porte continuerait de frapper encore longtemps sur la porte tant que je n’aurais pas pris une décision : soit me rendre à la fenêtre, hors de portée d’une haleine sûrement alcoolisée et de borborygmes incompréhensible, pour l’insulter copieusement et l’inciter à rentrer chez lui sous peine de se faire raccompagner par la force publique ; soit me rendre à la porte et ouvrir à cet invité surprise pour lui demander la raison de sa venue.
Le bonhomme derrière la porte frappait à présent à grands coups de poings sur la porte qui devait trembler sous la violence des coups. Je prenais une profonde inspiration et me relevais dans un petit râle et me dirigeai à grands pas vers le petit salon. Au-dessus de la petite cheminée en pierre grise était suspendu une carabine qui avait appartenu à mes aïeux, et sur le rebord noirci se trouvait une boîte de cartouches dont le carton était tout jauni et gonflée par l’humidité. J’y plongeai ma main pour prendre une petite poignée de cartouches que je fourrais dans la poche droite de ma veste, puis je tendis les bras pour décrocher le fusil du mur de l’âtre.
On frappait toujours à la porte, des coups sourds et énergiques.
De la main gauche, je tenais l’arme contre mon ventre. De la droite, je prenais une cartouche que j’insérais dans la culasse. J’actionnais le levier d’armement pour charger le tout ; j’adorais le « clac » caractéristique du verrou.
Ainsi paré, je me dirigeais vers les escaliers que je dévalais de petites enjambées rapides en hurlant « J’arrive ! ». Je remarquais que la troisième marche avait particulièrement fléchie.
Arrivé à la porte, je calais l’arme contre mon flanc et ouvrais prudemment la porte.
Dehors, je ne voyais rien. Je l’ouvrais alors en grand : personne.
Ce vide me fit peur un instant, et je réalisai que ma réaction avait été démesurée –prendre un fusil chargé pour accueillir quelqu’un, aussi saoul soit-il… Mais bon, après l’épisode du cimetière et ma paranoïa… : la personne qui avait frappé avait dû être découragée par la longueur de l’attente avant que je ne décide de lui ouvrir et avait dû partir à la recherche d’une autre porte sur laquelle cogner comme un sourd.
Alors que j’allais fermer la porte, poussé par l’évidence qu’il n’y avait vraiment personne, je remarquais sur le seuil une tache, ou plutôt une petite flaque bleue avec des reflets rouges. Je me penchais pour examiner cette curieuse chose, puis m’accroupissais pour pouvoir mieux la voir dans l’obscurité -malgré la faible lumière du petit hall d’entrée, on n’y voyait goutte-. Lentement, je déposai mon fusil à ma gauche, et ma main droite vint s’appuyer sur le carrelage froid. Je reniflais l’air au-dessus de la flaque quand une odeur immonde me sauta au visage et me dévora le nez : Pouah ! Je n’avais jamais senti une puanteur pareille !

Je commençais sérieusement à penser que le frappeur fou  devait en tenir une sévère et avait dû gerber devant ma porte : le bougre, il aurait pu aller ailleurs pour se vider.
Néanmoins, un sentiment commençait à établir le camp dans mon esprit, quelque chose clochait dans cette flaque : je la regardais encore, en fronçant les yeux comme si je voulais percer son secret. D’un coup, la flaque se troubla et se mit soudain à vibrer, comme si la terre s’était mise à trembler. Surpris, je me relevai promptement et reculai de trois pas. J’observais d’un œil effrayé et attentif cette chose qui semblait vivre : la couleur rouge ondulait au milieu du bleu-nuit et semblait dessiner une forme familière. Je me penchais prudemment au-dessus du liquide visqueux et tendais le cou : la forme, sauf erreur de ma part, était celle d’un clocher. Et pas n’importe lequel ! Celui de l’Eglise Saint-Pierre, mon église, de mon village… Je ne savais pas pourquoi, mais je n’étais pas rassuré, et malgré ma curiosité je ne voulais plus en voir davantage et me résignais à rentrer à l’intérieur, sceptique, fatigué et inquiet ; je refermais alors la porte au nez de la flaque, ramassais mon fusil et remontais l’escalier.
Arrivé à l’étage, je replaçai ma pétoire sur le cheminée et retournai vers ma chambre, l’esprit encombré par tout ce qui venait de ce passer.
J’entrais dans ma chambre, me déshabillant en hâte ; je jetais ma veste sur le chevalet qui se renversa et rencontra le sol dans un bruit mou, comme un courant d’air. Je m’effondrais sur le lit, soulevant un nuage de poussière qui dansait dans la lumière. Les mains derrière la nuque, j’établissais ma journée de demain. Mais avant, il fallait noter ce qui venait d’arriver.

Notes du 01/08. Tard dans la nuit : Un truc relativement inquiétant vient d’arriver : des coups donnés sur la porte, personne apparemment derrière, sauf une flaque visqueuse bleue et rouge qui reniflait sévère. Le rouge s’est mis à tournoyer dans la flaque bleue pour former un clocher, le clocher de mon village.
C’est étrange, j’irai m’entretenir avec le prêtre demain, il pourra peut-être me renseigner.
Par Tovarich - Publié dans : frustrado
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