Je m’étais endormis tout habillé, mais j’avais bien dormi ; peu, mais bien. Il était jour depuis peu de temps et je devais filer à l’église pour essayer
d’éclaircir cette histoire de flaque. Je me rendais dans la petite salle de bain –qui en réalité ne contenait qu’un lavabo et un WC-, le carrelage froid me donnait l’impression d’avoir les pieds
durs comme de la pierre, et c’est d’un pas las que je me dirigeais vers le lavabo. Je me présentais de face devant la glace toute rayée et restais figé pendant quelques secondes. Puis, j’ouvrais
le seul robinet qui crachait son eau froide et me penchais, joignant mes mains pour former une coupe qui se remplissait d’eau. D’un mouvement vif, je rabattis mes mains sur mon visage,
m’éclaboussant généreusement : à chaque fois que l’eau froide se brisait sur mon visage, j’avais l’impression de percuter un mur gelé. Tout en me regardant dans la glace, je saisissais une
serviette moisie pendue à une vis qui avait fait fissuré le mur et me frottais avec énergie. Je me regardais à nouveau, j’avais le visage et le cou rouge, les cheveux en bataille. Un jour,
j’apprendrai à me laver et à me sécher correctement.
La toilette terminée, je retournais dans la chambre pour ramasser mon blouson (et le chevalet, par la même occasion) que j’enfilais rapidement et descendais l’escalier en direction de la
porte.
Une fois dehors, je mis mes mains dans les poches et commençai à marcher dans la tiédeur matinale. Je sentais quelque chose de froid dans ma poche que ma main droite essayait d’analyser :
c’était pas très long, cylindrique, avec une extrémité effilée… Ah, ce sont les cartouches d’hier. J’avais presque oublié cet épisode ridicule…
L’église était toute proche, je distinguais facilement le clocher au-dessus des toits. Les rues étaient désertes à cette heure, seuls des éboueurs fluorescents croisaient ma route, la cigarette
pendue à leurs lèvres entrouvertes. Je les saluai d’un hochement de tête qu’ils me rendirent aussitôt. Ca m’a toujours fasciné, la cigarette des éboueurs : grossière, toute consumée, en
équilibre sur le rebord de leurs lèvres. Ce qui me faisait rire, c’est qu’elle ne tombait jamais ; pourtant, on dirait qu’elle voudrait se faire la malle, quand elle s’agite sous les
grognements et les propos inaudibles de ceux qui nettoient les rues, très tôt le matin, et qu’on ne voit plus la journée… Au fur et à mesure de mes pas, le soleil semblait s’élever par-dessus les
collines, et quand j’arrivais au presbytère, les lampadaires s’éteignirent tous à la file, comme un jeu de dominos que l’on renverse.
Je frappais à la porte du vieux bâtiment. Personne. Je levais la tête : les volets étaient fermés, le prêtre devait encore dormir. Je refrappais, un peu plus fort, sur le bois dur,
m’écorchant le sommet de mon doigt plié. J’attendais un peu.
J’allais refrapper quand les volets se mirent à bouger : on les ouvrait de l’intérieur. Je reculais contre la bordure en ciment pour mieux voir quand une paire de bras frêles ouvrit
brusquement les panneaux de bois qui allèrent claquer contre le mur. Le curé passa sa tête à la fenêtre, laissant voir son crâne bosselé, dégarni depuis longtemps, son visage fin et tourmenté de
rides, ses joues creuses et ses yeux clairs.
- Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix faible tremblante.
- C’est moi, le fils Sakovitch ! Je viens vous voir pour une affaire troublante, vous pourriez sûrement m’aider, ou à défaut me donner votre avis, criai-je d’une voix forte.
- Tu n’as qu’à entrer par la petite porte derrière le presbytère, elle est ouverte, me répondit-il d’une voix plus claire.
- Je monte vous rejoindre ensuite ?
- Non, restez dans la pièce dans laquelle vous arriverez, je descendrai.
Après ces mots, le curé disparut, sans poser plus de questions sur ma venue. Je le trouvais étrange mais il était toujours à l’écoute des autres –rien d’étonnant puisque c’était son métier.
Je me dirigeais alors derrière la bâtisse, comme me l’avait ordonné le vieil homme, suivant l’allée recouverte de mousse avec des pousses de mauvaise herbe qui avait peine à s’extirper à la
croisée des dalles. Je passais à côté du jardin qui était mort : tout avait fané et les ronces étaient la seule végétation vivante et présente en abondance. Je trouvais à l’endroit donné la
porte en question ; elle n’était pas à la même hauteur que le sol, elle ressemblait à ses vieilles portes de caves que l’on trouve encore dans les fermes. Trois marches directement taillées
dans la pierre y descendaient : j’empruntais alors l’escalier et poussais la porte qui ouvrait sur une grande pièce qui ressemblait fortement à un débarras. J’attendais là, la porte mi-close
afin d’éclairer un peu l’endroit qui était sombre : les murs étaient gris et couverts de vieux tableaux couverts de poussières et de toiles d’araignées, de grands draps blancs recouvraient
ce qui devait être du mobilier ancien et une chape de ciment donnait au sol toute sa froideur qui emprisonnait mes os. Au fond de la pièce, il y avait une porte, et c’est par là que le curé vint
à ma rencontre, après avoir déverrouillé la serrure qui devait avoir son âge dans un craquement de mécanique rouillée.
L’inquiétude qui se lisait sur son visage et ne faisait qu’amplifier la mienne.
- Alors, fils Sakovitch, que est donc le trouble qui justifie ta venue ?
- Mon père, je dois vous avouer que je ne sais pas réellement comment vous dire ça. Il était nuit, environ une heure du matin je crois, quand j’ai entendu frapper à ma porte. Je suis allé voir
mais il n’y avait personne, sauf une flaque visqueuse bleue et un peu rouge. Enfin je crois…
A ces mots, la mine du curé vira au blanc, le même que celui des cierges qu’il allumait tous les jours, et ses mains vinrent agripper mes épaules dans un claquement. Son regard
devint sombre avec un soupçon de colère et ses doigts se resserrèrent sur mes os. Ses lèvres s’ouvrirent enfin :
- La Couleur, fils Sakovitch… Tu as rencontré la Couleur…
Au fur et à mesure qu’il prononçait les mots ses yeux s’écarquillaient, comme s’il voulait m’hypnotiser de son regard de chouette.
- La Couleur ? C’est quoi, c’est qui ?
- Oublie le qui et le quoi, la Couleur n’est ni une personne, ni un objet, et c’est ce qui lui donne sa puissance, c’est ce qui fait qu’on la redoute.
Le prêtre énonçait ses paroles sombres d’un ton reposé, comme si tout ce qui arrivait à celui qui rencontrait la Couleur devait être une évidence. Il me tapa sur l’épaule.
- Viens, fils Sakovitch, il faut te préparer dès maintenant à ce que tu devras affronter.
- Attendez… Je vais affronter quoi ?
- Seul le Dé te le dira.
Je commençais à m’énerver : ce vieux ratichon en savait sûrement énormément et ne me parlait qu’avec des énigmes : rien de ce qu’il m’a dit pour l’instant ne m’a renseigné. Tout ce que
qu’il a fait, c’est de me faire rendre compte de la gravité de la situation.
Le curé se retourna et s’engouffra dans la pièce d’à côté.
-Dépêche-toi, fils Sakovitch, le temps nous est compté.
Je le suivais alors dans la pièce mitoyenne, une petite bibliothèque, remplie évidemment de livres mais aussi de photos de femmes –de vieilles photos. C’était curieux de voir ce genre d’icônes
dans les quartiers d’un homme d’Eglise, d’autant plus qu’il n’y avait aucune représentation du Christ ou de la Vierge ; à part peut-être un visage de bronze aux yeux crevés qui semblait
souffrir sous sa gangue de métal.
- Ne faites pas attention au désordre, j’entrepose ma vieillesse ici.
Le vieux prêtre prit d’un geste lent une petite clé à la tige longue et au petit panneton cachée dans une coupe posée sur le buffet, puis il se retourna et marcha dans ma direction.
- Poussez-vous, jeune homme, m’ordonna-t-il d’un ton sec. Je m’exécutai.
Il se saisit du bronze que j’avais remarqué en entrant, le regarda un instant, puis planta soudainement ses doigts dans les orbites de la sculpture. Un étrange mécanisme miaulait à l’intérieur et
au bout d’une seconde, la bouche s’ouvrait –ou plutôt, la mâchoire se décrocha- et laissait apparaître une petite serrure dans laquelle le vieux inséra l’extrémité de la clé. Je m’approchais
au-dessus de son épaule et regardais son étrange manège : la serrure devait posséder un mécanisme complexe, et le curé était concentré comme un écolier craignant la férule du maître. Avec
précision, il faisait tourner la clé de droite à gauche, d’un quart ou de trois-quarts de tour : quart gauche, trois-quarts droite, quart droite, quart gauche, quart gauche, trois-quarts
droite, trois-quarts gauche, encore trois-quarts gauche et enfin un quart droite. A cet instant, la tige de la clé s’enfonça de toute sa petite longueur dans la serrure, ne laissant dépasser que
l’anneau argenté tenu par les doigts gris du vieux qui fit faire une rotation à gauche de son poignet. Sans bruit, quelque chose tomba sur le sol, le prêtre se hâta de le ramasser puis reposa le
visage à la gueule béante sur le coin d’une table qu’il débarrassa en poussant de la main les monceaux de papiers et de livres qui l’encombraient. Il s’asseya sur une chaise qui avait besoin
d’être rempaillée et m’invita d’un geste de la main à prendre place en face de lui.
Ceci fait, il me montra la chose qui était tombé du visage.
- Ce Dé, commença-t-il en le faisant rouler au bout de son pouce et de son index, est, comme vous pouvez le constater, en forme de losange, mais ce n’est pas un simple Dé : c’est le Messager
de la Couleur. Si je ne vous ai rien dit à propos de la Couleur, c’est que je ne suis pas sûr moi-même de ce que cela pourrait-il bien être. Quoiqu’il en soit, la Couleur n’apparaît jamais par
hasard, et quoiqu’elle vous ordonne, vous serez tenu d’exécuter ce pourquoi elle vous a nommé.
Je le regardais, hypnotisé par le Dé qui tournoyait entre des longs doigts froids. Il reprit.
- Ne croyez pas vous débarrasser de la Couleur, fils Sakovitch, Elle sait tout, Elle voit tout, et vous tuera si vous essayez de la duper. Ceci dit, voyons ce qu’Elle a pu bien vous dire.
Donnez-moi votre bras.
Sans dire un mot, je remontais la manche droite de ma chemise au-dessus du coude et posais mon bras sur la table, poing fermé. Le curé referma sa main sur mon poignet et posa le Dé dans le creux
de mon coude qui prit une teinte violacée.
- Maintenant ça risque de faire mal, ne vous effrayez pas.
A ces mots, je sentis une sueur froide dévaler mes tempes, mes yeux fixaient le Dé qui s’était redressé sur la pointe et commençait à tourner comme le foret d’une perceuse.
- Fils de Sakovitch, hurla le curé, n’ayez pas peur, dites-moi ce que vous voyez !
Je ne voyais rien que le Dé qui tournait lorsque d’un seul coup sa pointe me perça le peau ; j’hurlais toute ma douleur mais mon bras restait collé sur la table, mon poing se crispa,
plantant mes ongles dans ma paume, je sentis les veines de mon bras gonfler et gonfler à s’en rompre lorsque d’un coup, plus rien, la douleur était partie. J’étais plongé comme dans un coma
éveillé : je voyais le vieux qui bougeait les lèvres de façon prononcée mais je n’entendais rien, ma vision s’était troublée, et un courant se fit entendre dans mon crâne. Au fur et à mesure
que ce courant d’air circulait entre mes oreilles, je distinguais des mots ; je reconnus « maison brûlée », « asile », « vérité », « mort » et
« bébé ». Puis la voix fit place à une image qui m’était familière : c’était la maison brûlée en surplomb du grand virage, sur la colline, à côté de chez moi. Une ruine qui sert de
squat à présent. L’image changea, et je vis un nourrisson à quatre pattes sur un genre de tuyau ; et il pleurait, il pleurait.
Ensuite, j’ai eu l’impression de tomber dans le vide, puis plus rien.
Je me suis réveillé chez moi, dans mon lit. Je remarquais que le chevalet était renversé, que mon blouson était par terre, au même endroit que la veille. Je commençais à avoir peur de ce qui
allait se produire, peur de cette Couleur.
Sans réfléchir plus, je me penchais par-dessus le lit pour prendre mon carnet de notes et inscrivais :
Notes du 02/08 : Bon Dieu, je ne sais pas ce que j’ai fait, je ne sais pas ce qui va se passer. Je suis allé voir le curé pour lui parler de cette histoire, il m’a parlé de mission et de
mort en cas de refus. Ensuite, il a cherché le Dé qu’il m’a mis sur le bras. J’ai eu mal, j’ai vu et entendu des choses. Puis plus rien, Je me suis réveillé ici, dans mon lit. Comment être sûr
que tout ça s’était réellement passé ?
Je ne sais pas encore ce que je vais faire, je ne sais pas ce qu’il faut faire…
Et j’ai peur que mon ignorance entraîne ma perte…
C’était bizarre mais je me sentais sale, comme si une main crasseuse s’était essuyée dans mon ventre ; je devais me laver, au moins pour essayer de me
sentir propre.
Me sortant du lit j’ôtais ma chemise que je déposais sur la couette quand mon œil fut attiré par un horrible détail : mon bras droit était violet, presque noir, on aurait dit qu’il
pourrissait. J’essayais de garder mon calme : j’emmenais ma main gauche sur mon bras droit et le touchais à tâtons. Je n’avais pas mal. Sous la peau violette, à mesure que ma main appuyait
dessus, apparut un mot, « Monte », puis un autre, « Là-bas »… Mon cœur se serra si fort que ça me fit mal. Grand Dieu, que se passe-t-il ici ? A la fois poussé par la
peur et l’envie d’en finir, j’appuyais sur toute la longueur de mon bras droit : la phrase entière apparut : « Monte là-bas, là où la vision t’a guidé. Ecoute la Couleur, va sauver
l’enfant, ta vie dépend à présent de la sienne. Va ou meurs. Rend visite au prêtre pour aller où tu dois aller ».
C’était absurde, impensable, inimaginable ! Je devais aller sauver un bébé perché sur un tuyau ou mourir, aller voir le vieux prêtre pour aller à la maison en ruines à côté de chez moi…
C’était absurde, impensable, inimaginable, mais je décidais d’aller revoir le vieux curé pour lui demander de l’aide…