II y avait deux jours, en rentrant d’un enterrement, alors qu’il marchait paisiblement sur le pont qui
enjambait le Fleuve, une voiture s’était arrêtée à proximité de lui. Des gens en étaient descendus, vêtus de la même façon, et l’avaient invité à monter sans poser de questions. Surpris, il
n’avait pas eu le temps de protester, une grosse main gantée s’était abattue sur sa bouche tandis que trois paires de bras l’avaient ceinturé. Il avait dû se résigner à s’engouffrer à l’arrière
de la voiture, poussé par des mains et des bras inconnus.
Ils avaient dû rouler une bonne dizaine de kilomètres avant de quitter la route pour s’engager dans un petit chemin, pas très large mais dégagé, propre, sans broussailles ni ornières. Il menait à
une bâtisse au toit à moitié défoncé ; la charpente encore en place maintenait ce qu’on aurait pu appeler « un drapeau de tuiles » qui aurait été figé par quelque mystère alors
qu’il flottait au vent tandis que des poutres, noires et nues, menaçaient de s’effondrer à la moindre pichenette. Il avait été très intrigué par cette demeure, même qu’il pensait l’avoir déjà vue
quelque part, un jour, au détour d’un chemin qui devait être celui-là même. Seulement, il n’avait aucun souvenir de s’être promené ou égaré ici.
Et alors qu’il s’était livré en pâture à ses pensées, il avançait vers la porte sans même s’en rendre compte, le pas léger, comme si il marchait vers la Lumière. Les Autres ne le touchaient plus,
ils s’étaient contentés de le suivre de près, deux derrière et les deux autres de chaque côté. L’entrée était maintenant à deux pas de lui, alors il avait marqué un arrêt. Les Autres aussi
s’étaient arrêtés, à l’exception d’un seul qui avait continué de marcher pour se retrouver sous les montants de la porte. Après avoir esquissé un sourire puis une grimace, il avait levé son bras
à mi-hauteur, tendu sa main et lui avait fait décrire un arc de cercle vers l’intérieur de la vieille demeure, comme pour l’inviter à entrer. Pour la première fois il s’était senti rempli de
questions qui concernaient non pas son avenir, ni sa personne, ni qui était ces gens, mais à qui avait appartenu cette maison. Il devait entrer, non pas parce qu’on l’y avait obligé, mais parce
qu’il savait quelque part qu’il devait le faire, de son plein gré. A peine avait il passé le pas de la porte que les quatre Autres lui avaient emboîté le pas, et dirigé par la masse qui le
talonnait s’était dirigé vers l’escalier qui descendait à la cave. Sans hésiter, il avait descendu une par une les marches qui geignaient sous le poids des années ajouté au sien et celui des
Autres. L’avant dernière avait particulièrement crié, comme un avertissement. Au bas de l’escalier, une porte.
Une porte en bois, avec de gros clous. Une porte qui aurait forcé l’admiration du quidam si elle avait été l’entrée d’un beau bâtiment de la Ville. Alors que les autres s’étaient arrêtés au bas
de la dernière marche, il avait saisi d’une main ferme la poignée de la porte et l’avait ouverte en la poussant avec énergie.
Alors il était rentré. Alors les Autres avaient refermé derrière lui. Alors il était seul. Alors il les avait entendu remonter l’escalier gémissant. Alors il avait entendu la voiture s’en aller.
Alors il était seul.
La cave ne contenait qu’une chaise sur laquelle il s’était assis et avait attendu.
Assis, les bras croisés appuyés sur le haut du dossier, il ne parlait plus. Ca faisait maintenant deux jours qu’il ne parlait plus. La cave était humide et l’air mauvais, mais il restait là sans
bouger, calme, apathique. Parfois, un léger frisson chatouillait ses épaules ; alors il tremblait le temps d’une seconde, d’un tremblement quasiment imperceptible, puis se figeait de
nouveau. La lassitude commençait à le gagner, après l’avoir rongé, nerf par nerf, centimètre par centimètre ; c’est pourquoi, sans le savoir, il reposait parfois sa tête dans l’angle que
formaient ses bras repliés.
Deux jours. Sans manger. Sans boire. Sans parler. Sans contact humain.
Deux jours dans cette cave au plafond bas où l’eau s’infiltrait et ruisselait sur les murs au béton fissuré, assis sur une chaise qui aurait eu besoin d’être rempaillée. Pas de matelas pour
s’allonger. Deux jours.
Marcher aurait été possible à condition de se voûter et de se tremper les pieds et le bas du pantalon dans les flaques boueuses qui jonchaient un sol irrégulier composé de pierres recouvertes de
terre battue.
Alors, pour ne pas se briser les reins ni augmenter ses chances d’attraper une maladie il s’était assis et ne bougeait plus. Ses yeux mi-clos trahissaient la fatigue physique et mentale en
traçant sous ses paupières inférieures de grands arcs noirs qui mettaient davantage en relief l’inquiétante pâleur de son teint. Sa mâchoire inférieure vibrait doucement, il avait froid, et il
reniflait violemment. Ses jambes et ses chevilles étaient enchevêtrées entre les barreaux de la chaise et ses pieds s’agitaient nerveusement dans le vide.
Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait bien être, il pouvait tout juste distinguer quelques frêles
rayons de soleil qui s’immisçaient par les interstices de l’unique soupirail que l’on avait condamné. Ses vêtements étaient restés relativement propres : sa veste grise était toujours grise,
son pantalon kaki était toujours kaki.
Soudain, il leva brusquement la tête et hurla sous l’emprise d’une douleur vive qui lui mordait le mollet. Coincée entre les barreaux, sa jambe s’agitait comme un poisson hors de l’eau ; il
essaya vainement de se dégager en se remuant violemment dans tous les sens. La crampe ne voulait pas cesser et il se démenait de plus en plus pour s’extirper du piège de bois dans lequel il
s’était volontairement engagé. A force de se démener comme un diable, la chaise commença à se renverser, aidée par les mouvements brusques qu’il faisait pour se dégager. Quand il tomba au sol, sa
jambe droite se brisa entre les barreaux et son genou gauche accomplit une rotation d’un quart de tour dans un craquement d’os effroyable. Il ne ressentit pas la douleur, sa tête avait percutée
une pierre qui érigeait ses pointes tranchantes à travers la pierre battue. La violence avait été telle qu’elle avait rebondie, se soulevant de quelques centimètres avant de retomber lourdement
dans une flaque boueuse. Le visage à moitié immergé, aux portes de l’inconscience, il sentait pourtant le sang couler de sa plaie béante, chaud et poisseux et qui se collait dans ses cheveux
noirs.
La Mort venait tout juste de l’emporter sur son épaule osseuse quand la porte s’était ouverte : les Autres, les quatre, vêtus de la même façon, s’étaient engouffrés dans la cave. Leurs
visages ne trahissaient aucune émotion, ils étaient comme gelés, prisonniers de leurs traits. Un des Autres s’était alors accroupi, parallèle au corps gisant, et lui avait délicatement fermé la
bouche, puis il s’était redressé. Sans un mot, les trois Autres s’étaient approchés du corps et tous ensemble ils l’ont soulevé doucement avant de le déposer sur chacune de leurs épaules. Puis
ils sont sortis en empruntant l’escalier qui ne geignait plus, avant de se diriger vers la voiture. Lentement, ils ont déposé le corps à terre. L’un des Autres avait ouvert la portière
arrière droite et avait pénétré à l’intérieur du véhicule, sitôt rejoint par un de ses acolytes. Les deux Autres restés à l’extérieur avaient saisi la dépouille encore tiède par les jambes et les
bras et l’avaient fait glisser sur les genoux des Autres à l’intérieur. Enfin, les deux Autres avaient finalement regagné le véhicule qui démarrait et s’engageait sur le petit chemin avant de
bifurquer à gauche pour rattraper la route.
Ils avaient roulé une dizaine de kilomètres quand ils arrivèrent enfin au Cimetière, dans lequel un trou creusé près de l’entrée attendait le cadavre. Sans précipitation, les Autres avaient
recommencé à l’inverse leur manœuvre pour sortir le corps de la voiture, en le soulevant puis en le déposant sur leurs épaules, avant de se rendre à la sépulture, d’un pas martial, lent et
funèbre. Arrivés à destination, les Autres s’étaient arrêtés de part et d’autre de la fosse, puis avaient exécuté un brusque volte-face qui avait fait choir le corps qui n’était plus soutenu dans
le trou béant. En tombant, on aurait dit qu’il s’était brisé dans un froissement sourd, et même s’il était mort on ne pouvait s’empêcher de penser à la Douleur qu’il aurait pu ressentir s’il
avait été vivant. A peine avait-il touché le fond que les Autres s’étaient activés à remplir la fosse d’une terre noire, mais Ils s’étaient arrêtés sitôt la dépouille entièrement inhumée, ne la
remplissant pas totalement.
La besogne terminée, les Autres avaient regagné la voiture d’un pas mécanique. Tous. Tous sauf un seul : il était resté au bord de la fosse et avait plongé sa main droite à l’intérieur de sa
veste pour en sortir un vieux stylo. De sa main gauche, il avait retiré de sa poche de poitrine un papier sale et tout chiffonné sur lequel il avait griffonné quelques mots, puis l’avait
négligemment jeté dans le trou.
Puis il s’en était allé rejoindre les Autres dans l’auto qui avait redémarré aussi sec.
Dans la Ville, un petit groupe de gens qui avaient vu de loin l’enterrement s’était rapproché de la sépulture : l’un deux, un peu plus curieux que les autres, s’était penché par-dessus la
fosse et avait vu puis ramassé le papier avant de le cacher dans le creux de sa main. Tout content d’avoir récupéré ce que personne d’autre ne pouvait avoir, il était sorti du Cimetière d’un pas
rapide et se dirigeait vers le centre de la Ville. Loin des éventuels regards indiscrets, alors qu’il marchait sur le pont qui enjambait le Fleuve, il lut enfin le message que contenait sa petite
trouvaille : « […] A décidé de réfléchir sur lui-même, seul, dans un endroit calme et obscur, loin des tracas du monde et des choses matérielles ».
A peine avait-il relevé la tête qu’une voiture s’était arrêtée à proximité de lui.