J'ai toujours aimé les entre-saisons, les transitions du chaud au froid mais surtout du froid vers le chaud. Mon entre-saison préférée reste celle -outre Eté-Automne qui est vraiment atypique et
chère à mon Coeur- entre Hiver et Printemps. Précisemment, le moi de Mars est magique, je m'en vais vous expliquer tout ça.
Ca a commencé quand j'étais gosse, il n'y a pas si longtemps, quand j'étais coincé les dimanches après-midi à la maison à faire mes devoirs, récoltant les fruits de la fainéantise qui me
caractérise. N'imaginez pas un mois de Mars ensoleillé en Corrèze, c'est un mois changeant -comme partout il parait- mais ici, il ne change pas; il se nuance.
Un coup c'est des nuages blancs qui moussent de partout, ensuite ils virent en une fumée noire très compacte pour finir sur des tons gris-verts (des "nuages de sale temps qui vient", comme dirait
l'autre). Et ainsi de suite, tout l'après-midi. Moi, je travaillais. Lentement, mais je travaillais. Très lentement, mais j'essayais de travailler. Au fur et à mesure que la journée s'écoulait,
j'avais plus souvent le nez tourné vers la fenêtre que sur mes équations du premier degré, mes théorèmes et l'analyse logique d'un texte de Rousseau (d'ailleurs, ce texte était un extrait du
"Discours sur l'origine de l'Inégalité entre les Homme", méchant celui-là, avec une seule phrase qui fait quinze lignes -oui, oui, ça s'appelle une période, je sais je sais!). Puis, vers dix-sept
heure, il se produisait toujours un phénomène que j'attendais fébrilement: le rayon de soleil. L'unique. Le seul de la journée.
Il éclairait le temps d'une seconde la page blanche qui semblait s'embraser sous sa lumière crue, il illuminait mon profil -celui orienté côté fenêtre, bien sûr- et me baignait tout entier dans un
bain tiède qui sentait l'herbe coupé, le bruit de la tondeuse du voisin, les soirées longues et chaudes qui sentent la ventrèche et la bière fraîche, le ciel qui revêt son bleu d'été pendant que
les saisonniers revêtent leurs bleus de travail. Pendant une seconde, ce coup de lumière m'amenait des flots d'images et de senteurs, celle du bitume chaud, celle des churros qu'on fait frire dans
de grands bacs pour les vendre au Marché Nocturne. Les rues s'animent, les accents étrangers font chanter les rues, ça et là des jeunes jouent de la guitare sous les fenêtres de vieilles rombières
qui gueulent et qui appellent les flics, mais finalement les flics viennent pas , ils ont autre chose à foutre. Les maçons se brûlent le cuir à bosser torse-nu, les gamins font péter des pétards
près de la rivière, l'eau glacée du lac s'est transformée en paradis frais-tiède où on pique une tête tout habillé avant d'aller se goinfrer de glaces au cabanon "Miko" du coin.
Pendant une seconde, je vis mon entre-saison, une fois par semaine et à la même heure, quand le soleil sort de la pièce aussi vite qu'il est entré et que tout replonge dans le gris du mois de Mars,
je sens un frisson courir le long de mon échine pour mourir dans mes bras; et là, doucement, tout doucement, une chanson pointe son nez et son accent du Midi, là-bas, quelque part au fond de moi et
qui m'appelle.
Tova